Un Eléphant dans mon carburateur | home
Afrique Cameroun
13 novembre 2009
Standard;Par Gérard Couvert
g.couvert@free.fr
Le hasard d’Internet me fit un jour passer par un site qui parlait de l’Afrique noire ; ce que j’y ais lu eu un écho très fort en moi, et en quelques mots me revinrent des odeurs, des couleurs, toutes les sensations fortes et prenantes de l’Afrique, mais aussi une atmosphère intellectuelle particulière, celle des « blancs » experts en développement, membres des organisations internationales de coopération. Hérité des périodes précédentes leur comportement serait aujourd’hui mal perçu, pourtant Ils étaient pétris de générosité et de bons sentiments, certains que le progrès allait être bientôt partagé par tous, que le monde de l’équilibre serait bientôt en marche ; se sont-il trompés où bien a-t-on arrêté trop tôt leur action ? les ravages de la mondialisation mercantile sont un élément de réponse.
Je vais essayer de faire partager quelques souvenirs, plus ou moins régulièrement, chaque trimestre peut être ; souvenirs d’un monde qui n’existe plus, dont les clefs sont à rechercher, coté africain, dans cette profonde entaille au temps qu’est la vie de la brousse et coté européen dans l’immense espoir levé par la première digestion sociale de la révolution industrielle. Jules Ferry est allé à la rencontre d’un monde fantasmé, régis par des lois sociales n’ayant que très peu de points de contacts avec les siennes ; le reste de l’aventure coloniale et du côtoiement, que l’on nomme aujourd’hui nord-sud, découle de l’impossible commun, de la faiblesse des liens intellectuels initiaux.
Ce monde n’existe plus et je le regarde comme le paradis de l’enfance perdue, de mon enfance, de mon adolescence ; pourtant je sais bien qu’il n’était pas parfait, je sais bien que j’étais un privilégié, matériellement en tout cas, mais je ne suis coupable de rien. Dans les limbes de l’histoire s’évaporent – même Bongo est mort – des expériences humaines, des rapports qui semblent aujourd’hui impossibles. Étions-nous racistes, probablement, mais pas au sens que cela a maintenant que le compassionnel et la réécriture de l’histoire ont pris le dessus. Noirs, blancs … nous disions, eux et nous, blancs, noirs, chacun savait que l’autre mettait une réalité complexe dans cette désignation, chacun percevait des différences, et aucun ne les niaient, au contraire elles étaient perçues comme une preuve intangible de la variété humaine, comme la démonstration de la vitalité de l’humanité. Je reviendrais sur cela.
Nous sommes arrivés dans ce village du Nord-Cameroun, le vif crépuscule équatorial n’avait pas encore ajouté le sombre à l’ocre, l’air était flou de chaleur et de poussière, plus au sud nous aurions attendu l’orage libérateur, ici il ne viendrait pas. L’étape avait été mouvementée, 17 crevaisons en 5 kilomètres, une erreur de piste nous avait égarés sur un petit plateau ou des affleurements de lames aiguisées transperçaient nos pneus, mon frère s’était blessé rien qu’en s’appuyant sur le sol pour poser le cric. Nous n’étions pas fatigués, ni las, en Afrique cela ne se passe pas ainsi, il faut apprendre à laisser couler l’énergie de soi, sans cesse, l’Afrique exige cette offrande permanente ; beaucoup sont repartis de ne pas l’avoir compris. L’Homme ne s’impose pas là-bas, il ne pourrait que subir, l’Homme en Afrique est présent, est partie du monde minéral, végétal, animal, magique, l’Homme compose avec lui … que nous sommes loin de l’orgueil romain !
Mon père a arrêté la voiture à l’orée du village, les palissades tressées d’épineux mêlaient leur cercles gracieux, on entendait quelques voix d’enfants, rares fumées montant péniblement vers d’immenses futaies rouge, des regards sentis, chaleur, personne, nous attendons.
Le temps, universalité inexistante, nous sommes silencieux, ni résignés ni impatients, simplement dans un monde sans mesures, nous sommes à 4 ou 5 heures du premier téléphone, probablement en panne.
Aperçue et perdue, dans le lointain vibrant, une silhouette qui passe derrière un mur de pierres sèches et réapparaît, c’est un homme qui s’avance en semblant prendre un chemin compliqué jusqu’à nous, peut être ne vient-il pas d’ailleurs, peut être qu’il ne nous à pas vu, ou pas accepté. Nous attendons, suivant des yeux son lent cheminement ; peu à peu malgré tout il se rapproche, il fut grand mais s’est voûté sous le poids des ans, maintenant on distingue qu’il est habillé ; aucun doute c’est un effort fait pour nous saluer.
Soudainement il s’est rapproché, comme si d’un saut il avait été là face à nous, son maigre visage d’ébène est éclairé par une barbe blanche éparse, il esquisse un garde-à-vous devant mon père, qui lui répond en portant sa main sur l’épaule. L’homme fier, par des petits mouvements de sa tête, fait face à chacun des visiteurs, ses yeux semblent immenses tant ils sont habités, arrive mon tour son regard pénètre en moi avec une ferme douceur, moi aussi je vois au-delà, en lui, sans gène, sans défi. Le vêtement qu’il porte est une vareuse délabrée des troupes coloniales en partance pour les tranchées, il subsiste bien un ou deux boutons, mais elle est fermée par des épines, un poignet manque à une manche, mais le port est tel qu’on l’imagine prête pour une revue d’armes.
Digne, discrètement chaleureux, moral, devant mourir sans crainte, cet homme est le grand-père de tous les hommes.
« Nous pouvons aller » dit-il dans un Français sans hésitation ; il attend que mon père fasse un pas puis se mettant à son niveau nous conduit jusqu'à la chefferie, espèce de halle, comme un toit posé sur un fronton bas, il faut se baisser pour entrer et des tirants de charpente imposent de rester courbés quelques pas, quand nous pouvons nous relever, dans la pénombre nous distinguons plusieurs hommes assis, leurs sagaies entre les genoux , nous n’avions pourtant pas décelé de mouvements dans le village. Adroitement ma mère et ma sœur ont été conduites un peu à l’écart mais nous pouvons les voir.
Un homme se lève, réajuste son pagne avec soin, et nous dit quelques mots que nous considérons comme un souhait de bienvenue, mon père répond en Français ; nous sommes alors invités à nous asseoir.
Celui qui semble le chef, changeant de langue, demande alors dans un français approximatif de quoi nous aurons besoin pour repartir, c’est bien sur une offre d’assistance, l’hospitalité du village pour la nuit étant une évidence. Avec force détails, respectant le palabre, mon père relate notre journée, le vieux soldat assurant une traduction probablement plus littéraire que littérale, un débat s’ouvre pour comprendre notre itinéraire, 30 km. c’est déjà l’immensité.
Un garçon de mon âge à apporté quelques boulettes rôties et de l’eau, la cruche circule de mains en mains, tout est simple, tranquille, la vie s’écoule pour tous, ensemble. Délicatesse ou tradition je vois que ma mère et ma sœur ont eu droit à un bol individuel.
La discussion se poursuit, souvent dans leur langue où nous percevons de rares mots de français ou d’arabe. Le monde s’organise par la relation qui en faite, ici, en ce moment, se crée la geste de notre venue, je suis convaincu que, dans un village du coté des kapsiki, certains soirs, aujourd’hui, on raconte l’histoire de ces cinq blancs échoués qui ont dormis dans la case commune.
Ayant répondu aux questions de nos hôtes, mon père demande alors les raisons de l’habit militaire, à la fois flatté et inquiet, après quelques mots avec le chef, notre grand-père explique :
« Ils m’ont dit d’aller, après on étaient beaucoup, des Peuls aussi, tous mélangés ; marcher jusqu’à Douala, j’ai vu la mer. Dans le village des tentes j’ai appris le Français, mais le bateau n’est plus venu, alors pas de guerre pour moi ; je suis retourné. »
Son français est d’un autre âge, c’est même sans doute un autre homme qui le parle. Schizophrénie de la modernité, élongation trop forte des liens culturels ; cela devient encore plus perceptible dans les propos qui suivront. Un jeune fraîchement scarifié allume en notre honneur une lampe tempête – heureusement nous pourrons laisser un bidon d’huile à notre départ– les ombres chancellent, les insectes bruissent, une moiteur descend des arbres faisant croire à de la fraîcheur, il fait nuit, quelle heure est-il ? non, quel moment sommes-nous ?
« Demain c’est pas le jour de l’école, tu aurais vu, les enfants ils apprennent bien. » peut être est-ce la phrase la plus importante, notre interlocuteur est très conscient de ce que cette école, en français, recèle de risques mais il sait profondément aussi qu’elle est l’indispensable rempart. Il entrevois les agressions du monde moderne et leur inéluctabilité.
Nous parlons alors du Cameroun, notion bien vague …
« Les anciens disent que le Lamido lui aussi est venu de chez Mahomet, mon père m’a parlé des Allemands, puis les Français vous êtes arrivés pour la colonie, maintenant le commandant c’est un éwondo (ethnie du sud), l’Indépendance qu’il appelle ça ; patron, qu’est-ce qu’il y a après ? »