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Les Boys
Les Boys


Lors de notre premier voyage au Kenya, très innocents encore, de retour en Suède pour des vacances bien méritées nous avons raconté que nous avions:
·    un cuisinier
·    un jardinier
·   un chauffeur 
    un homme à tout faire
et encore nous n'avons pas parlé du fils du jardinier qui venait chez nous travailler (c'est le mot officiel, je n'y peux rien même si l'activité n'avait qu'un lointain rapport avec ce que le mot implique), de la femme du cuisinier qui venait laver (est-ce qu'elle lavait son linge ou le nôtre, est-ce que nous possédions vraiment tant de pagnes?), le cousin du chauffeur qui venait pour "aider" à nettoyer la voiture.
Certains jours nous avions 15 personnes pour le déjeuner, ce qui représente deux poulets, plusieurs choux, des tonnes de farine de maïs et des tas d'autres choses.
Donc revenant du Kenya, racontant que nous avions un ou deux serviteurs, nous avons horrifié nos collègues nationaux qui ont vu en nous des survivants de l'horrible époque colonialiste de l'exploitation de l'homme par l'homme. Nous avons ainsi appris qu'il était digne de ne pas donner d'emploi à des gens sans travail. Plus tard, au contact de certains de nos collègues experts qui avaient tant d'opinions en Suède, nous avons constaté qu'il était digne de faire fonctionner les lois du marché et de payer le serviteur le moins possible.
Je me suis aussi fait avoir sur cette question de l'exploitation de l'homme par l'homme. En arrivant à Antsirabe à Madagascar, les hommes-cheval attendaient à la gare avec leur pousse. Est-ce qu'un jeune idéaliste peut accepter de s'asseoir comme un fainéant et faire suer le bourricot? Alors j'ai mis ma valise dans le pousse et marché à côté. Nous avions l’air ridicules, ils doivent encore en rire.


Mon Chef racontait que l'Agence avait un système infaillible pour savoir à quel moment un expert conseiller était mûr pour être renvoyé en Suède.
A sa première arrivée au Kenya, le jeune expert sortant de l'avion regarde avec angoisse autour de lui, voit son premier africain, se précipite pour lui serrer la main et montrer que lui sait reconnaître un frère en cet homme, ne laisse pas porter ses bagages par les porteurs de l'aéroport et prend l'autobus de Kenyan Airways, pour rien au monde un taxi, symbole de luxe et de dépravation.
Revenant du travail, le Conseiller Expert s'arrête à la grille, descend de voiture, ouvre la grille, remonte en voiture, passe la grille, descend de voiture, referme la grille, remonte en voiture, et roule jusqu'à la maison devant le regard perplexe du jardinier.
Cette méthode où le propriétaire sortait de sa voiture était idéale pour les voleurs qui attendaient avec impatience devant la grille que l'idiot sorte de sa voiture pour se précipiter et la voler.


Un ou deux ans plus tard, le même conseiller arrivant devant la grille appuie avec irritation plusieurs fois sur le klaxon, jure sur ces feignants encore en train de dormir, passe en trombe la grille, ouvre la vitre de la voiture pour hurler au jardinier que la prochaine fois qu'il met autant de temps il sera viré, arrive en trombe devant la maison, hurle au cuisinier de prendre les paquets, engueule le jardinier ”Qu'est-ce qu'il fait avec cette foutue porte alors qu'il devrait être en train de nettoyer la voiture", rentre chez lui, se précipite au bar et se sert un bon gin tonic (foutu pays où on ne trouve même pas un tonic buvable, je vais encore devoir boire mon gin sans rien).
Selon mon Chef ceci serait la raison pour laquelle l'Agence ne désire pas tellement que le contrat excède deux ans, période après laquelle le Conseiller Expert est considéré comme contaminé et irrécupérable.
Il est de bon ton en rentrant en Suède de parler de ses très bons amis Kikuyu et des relations amicales et paternelles entretenues avec le personnel pour qui il/elle était à la fois un père et une mère.
En électronique on parle d'une interface entre la machine et l'homme, interface sans laquelle il serait impossible de travailler.  Le boy, officiellement cuisinier ou jardinier ou chauffeur est cette interface qui va permettre à l'étranger de survivre dans ce pays (de sauvage après deux ans) en ayant le moins possible de contacts avec la population.
Recruter un serviteur est soit très difficile, soit très facile. En général un expert arrivant au pays hérite d'un autre expert partant:
·    de la maison
·    des chiens
·    des serviteurs
Si on n'a pas d'héritage il faut recruter un serviteur. Pour ce faire il existe deux manières:
·    soit se renseigner auprès de ses collègues conseillers.
·    soit faire savoir au cuisinier d'un ami qu'on souhaite engager un serviteur.
Le résultat est le même, le jour d'après vous avez à votre grille
-tous ceux qui ont vu arriver un "nouveau" et espèrent vaguement
-les cousins, frères, amis de celui à qui vous avez demandé de faire le recrutement.
A vous de faire le tri. Ce n'est pas un opération agréable, vous savez que toutes ces personnes ont un besoin désespéré de trouver du travail.  Sur la dizaine de personnes qui se présentent vous voulez recruter un cuisinier et vous vous retrouverez finalement avec un cuisinier (très bon cuisinier Madame, je sais tout cuisiner[1], je sais tout faire, je travaille très dur), un jardinier (je sais tout faire Madame, je sais tout planter et faire pousser[2], et un homme à tout faire, qui étant donné qu'il doit tout faire passera son temps à expliquer aux autres pourquoi ce qu'ils font est mal et comment lui aurait fait cela beaucoup mieux, et malheureusement dans sa tribu la tradition ne lui permet pas de faire un travail réservé au femmes.

A tous on pose la question rituelle concernant leur attitude envers l'alcool, et, la science statistique des échantillons est bien étrange, tous jurent de ne rien détester plus que l'alcool qui est une abomination et que celui qui boit se rabaisse en dessous du plus vulgaire des pourceaux, et tous ont un seul désir, celui de pouvoir aller à l'Eglise le plus souvent possible.
Pour notre cuisinier, qui a déjà travaillé pour d'autres Mzungu, il est très difficile de lui faire comprendre que nous, les scandinaves, mangeons nos pommes de terre cuites à l'eau, pas frites. Au début il essaie des compromis, les pommes de terre sont bouillies, puis frites, puis devant nos hurlements amicaux, il se résigne à cette abomination, de la nourriture qui n'est pas frite à l'huile, de la nourriture de pauvres.
La cuisine des étrangers est d'autant plus incompréhensible pour lui que, dans sa famille, il mange de la bouillie de farine de maïs, avec comme condiment, du chou ou, dans les jours fastes, un peu de poisson ou de viande.
La bouillie de maïs (Ugali) est une bien curieuse chose. Pour les hommes, il suffit de faire chauffer l'eau dans un ancien bidon d'huile, balancer d'un seul coup un kilo de farine dedans, touiller vaguement quelques minutes et servir. Le résultat est à la mesure des efforts.
Les femmes savent, elles, dissoudre lentement la farine, faire chauffer et prendre son temps pour faire cuire, ajouter les herbes qui donneront du goût, surtout pas de sel.  Les jours très fastes on ajoute un peu de graisse, margarine ou beurre.
Une mauvaise farine de maïs peut conduire au divorce. Lorsque le Gouvernement s'était mis en tête de mélanger de la farine de blé américain avec le maïs blanc kenyan, le déjeuner prenait dans les mains de l'homme une accélération proportionnelle au carré de la quantité de blé (Loi de Newton comme tous les écoliers le savent) et aboutissait soit sur le mur soit sur la tête de sa chère et tendre épouse. La chère et tendre épouse, après quelques années de mariage approchant les 100 kg, l'homme devait parfois appliquer la loi de l'accélération à sa sortie de la hutte.

Les appartements étaient souvent des legs des anciens coloniaux, soit des logements construits aux normes suédoises. Expliquez-moi alors pourquoi le Conseiller (humanitaire) vivait avec sa famille dans 150 mètres carrés (dans mon cas, 150 mètres carrés pour moi tout seul) alors que le cuisinier vivait dans une petite pièce de 12 mètres carrés avec interdiction d'amener sa famille.


Même nous, les Conseillers, ne savions pas trop comment résoudre ce problème. Une pièce de 12 mètres, cela a l'air terrible et scandaleux et pourtant c'est tellement mieux que pas de logement du tout avec la contrainte pour le cuisinier d'aller vivre dans les taudis. L'interdiction d'amener sa famille qui nous semble horrible est pourtant nécessaire, comment faire vivre tout une famille dans une si petite pièce ? Nous avons donc tous développé un aveuglement sélectif, nous n'avons jamais exprimé d'étonnement sur la présence de cette dame, de ces enfants, de ces frères de passage.
Ceci est beaucoup moins choquant qu'il ne paraît. Pour des raisons que les sociologues pourraient vous expliquer, les banlieues ont énormément de femmes « sans homme ». Si elles sont sans hommes elles sont souvent avec de nombreux enfants. Pour quelqu'un comme Lucas,notre boy, de déclarer que cette famille est « sa » famille veut dire un toit, à manger et protection, le temps que cela dure.
Pour ceux que cela intéresse une tradition semblable est rapportée dans le nouveau testament.
La compréhension locale veut aussi que si un membre de la famille a du travail à la ville, il est riche et doit donc contribuer aux dépenses des autres membres moins bien lotis de la famille et surtout, il doit les loger et les nourrir lorsqu'ils viennent frapper à sa porte.
Est-ce que j'ai pensé à tout ?. Non évidemment, Il reste la très importante question de la « poudre à laver » (on hésite à appeler cela de la lessive). La propreté est un impératif de premier ordre. Votre serviteur vous forcera à nettoyer les vêtements presque chaque jour.  En ce qui me concerne j'étais prêt à mettre chaque jour la même salopette bien sale, je ne risquais pas de le faire.
La lessive se fait traditionnellement dans la baignoire.  Ceci implique que lorsque je rentre du terrain le soir sale, fatigué, courbatu je n'aurai pas d'eau chaude pour prendre un bain.  L'eau chaude en ville provient d'un chauffe-eau classique électrique, les fils électriques ayant été dénudés depuis longtemps.  En campagne un serviteur vient soit vers 5 heures du matin, soit vers 5 heures du soir allumer un feu de bois (de charbon de bois si vous êtes riche) sous un bidon de 200 litres couché à plat.  C'est une grande surprise lorsqu'on revient en Europe de constater que l'eau du bain n'est pas nécessairement rouge vif.
Il est préférable de ne pas vidanger le bidon car alors vous vous demandez comment vous avez fait pour prendre un bain dans ce jus de vieux crapauds, cafards et autres saletés innommables, le pire étant de se dire que vous savez qu'occasionnellement le jardinier vient boire au tonneau !!!
Curieusement, même avec un demi-paquet de lessive, l'art de la lessive consistait à frotter le plus dur et le plus longtemps possible, ce qui faisait des vêtements très aérés et bons pour la saison chaude, moins agréables en saison froide.
Il faut donc fournir de la lessive. Pour le serviteur il va de soi que sa lessive se fait en premier (dès fois que l'eau chaude vienne à manquer), si il est d'humeur généreuse il va mélanger sa lessive et la vôtre. Pas besoin de doses en plastique car il sait qu'une boîte entière de lessive c'est trop pour une baignoire,. il n'emploie donc qu'une demie boîte (plus quelques poignées dans un petit sac pour le lavage à faire pour les amis dans son habitation).  Au début vous essayez de lui fournir « sa lessive à lui », en général vous finissez par abandonner. Lorsque vous vivez dans un pays comme le Kenya où la lessive s'achetait au supermarché, ce n'est pas un gros problème, mais dans un pays comme la Zambie où la lessive venait en contrebande du Zimbabwe, si votre serviteur employait une demie boîte, c'était la catastrophe.Au marché africain, la lessive s’y vendait par tasse.
Rapidement vous compreniez que le salaire comprenait aussi la fourniture de quelques vêtements pour votre serviteur et sa famille (africaine), et lorsque vous aviez vécu votre premier hiver africain vous compreniez que cela comprenait aussi le charbon de bois et les couvertures.
Les Anglais qui avaient bien compris les problèmes avaient institué le système militaire de « ration money », c'est à dire que le samedi le serviteur recevait soit sa nourriture de la semaine, ou l'équivalent en argent. Le premier système étant hautement préférable. Cet argent était-il à déduire du salaire mensuel? Selon vous, bien sur, selon le serviteur, bien sur que non !!!
Payer le salaire de Lucas était un énorme problème. Je pouvais le payer soit à la journée (en fait cela n'était pas nécessaire, il s'en occupait), soit à la semaine, soit au mois. Si je le payais le samedi matin il aurait assez d'argent pour la nuit de samedi à dimanche et celle de dimanche à lundi (tout juste). Une nuit coûte cher car un homme, un vrai, doit faire comme dans les films de AI Capone, il doit arriver au bar et impressionner les «amis» (ce terme officiellement accepté ne correspond strictement à rien) en montrant la liasse de billets la plus épaisse possible. Cela lui assure une popularité certaine jusqu'à ce qu'il soit tellement ivre que quelqu'un lui fasse les poches. De nombreux coupe-jarrets et tire-laine avaient trouvé qu'il était bien plus rapide de prendre le pantalon du client que de lui faire les poches.
Cette nécessité d'impressionner les autres par une épaisse liasse de billets avait donné lieu à la pratique des tontines : ils se mettaient à deux et un mois le jardinier recevait à la fois son salaire et celui du gardien, le mois d'après c'était l'inverse. Ce qui veut dire qu'il fallait vivre soit un mois soit une semaine entière sans aucun argent. Pour tous les deux, puisque le fait d'avoir un salaire ou un double salaire ne faisait pas grande différence, les festivités du week-end étant simplement un peu plus longues, un peu plus soutenues.
Si je payais Lucas au mois il était très heureux, cela faisait vraiment un gros tas de billets à montrer. Un très gros tas. Un trop gros tas. Lundi matin, personne..... puis lundi vers 4 heures arrivait un copain qui m'informait que pour 20 shillings Lucas pourrait sortir de prison. Au début bêtement j'essayais de connaître le motif de l'arrivée de Lucas en prison mais au bout de quelques histoires sur la base de « et alors cet homme a dit et j'ai dit à l'autre homme et l'autre homme alors m'a demandé de lui prêter mon pantalon, l'autre homme a pris ma chemise et alors....... ». Sur ma question « as-tu peut-être bu plus que nécessaire ? » Lucas était indigné que je puisse avoir une idée pareille. Enfin à 20 shillings cela n'était pas trop cher, ça devait représenter 20 cocas.
En fait il s'agissait d'une sorte d'impôt, la police ramassait à son propre compte les traînards de la nuit de dimanche et les mettait en prison; en relâchant un qui puisse aller faire la collecte, elle ne laissait sortir les autres qu’une fois la dîme payée.  Parfois, si les policiers avaient aussi consommé de l'alcool et étaient d'humeur facétieuse, leurs visiteurs d'une nuit pouvaient revenir avec l'apparence d'un joueur de première ligne de l'équipe de France après le test match contre les All Blacks.
Pour le Msungu blanc que je suis il est facile de se fâcher contre cette manie de dépenser tout l'argent du salaire en une semaine.  Pourtant il y a une logique. Dans l'ancien temps, c'est à dire il y a 2 minutes, lorsqu'on abattait une bête dans le village, n'ayant pas de manière de conserver la viande, il fallait la consommer immédiatement.  Donc tout le monde, selon des règles précises, se partageait la viande.

Une autre raison pour ne pas avoir d'argent est qu'il est mal vu de posséder « à titre personnel ». Vos possessions sont celles de la famille.  Ceci n'est pas unique à l'Afrique.  Je me souviens avoir lu qu’en Polynésie, si un visiteur du village regardait d'une manière appuyée votre chaise, vous deviez la lui offrir.  Trois semaines après, un autre villageois avait la même chaise.  Ceci assurait la cohésion sociale du village.  Je crois que je vais aller regarder la nouvelle 4*4 de mon voisin, mais je me demande quelle sera sa réaction et celle de la Police lorsque je leur expliquerai que ceci est une tradition mondialement reconnue.
Si Lucas avait la folie d'ouvrir un compte bancaire il découvrirait que I'Etat est encore plus grand voleur que ceux du village: avec une inflation qui peut atteindre 10% par mois (au Zaïre 10% par jour), il reste rapidement très peu du compte bancaire.
Un cuisinier n'a pas de compte bancaire. Donc si il reçoit son salaire de la semaine, où va-t-il le conserver?  Si il le garde dans sa maison, qu'en restera-t-il le soir?  Dans sa maison il a au moins une épouse ou une concubine.  Celle-ci a encore plus besoin d'argent que lui puisque c'est elle qui doit assurer les achats et faire la cuisine.  Elle sait bien que lorsque son homme rentre, si il n'y a pas à manger, il risque d'y avoir une distribution de coups de poing, sans considérer que c'est l'homme lui-même qui a pris tout l'argent pour le boire.
La solution est donc de garder l’argent sur soi, mais si vous savez ce qu'est la vie dans un shanty town, vous savez aussi que vous ne garderez pas longtemps cet argent sur vous, vous le perdrez, vous y perdrez peut-être aussi la vie.
Un autre problème est que toute l'Afrique vit «à crédit». Ce n'est pas tellement qu'ils désirent vivre ainsi, mais dans un pays où la possession d'argent qui vous appartient vraiment implique l'obligation de partager, il est bien sage de pouvoir dire: « cet argent n'est pas à moi mais je l'ai emprunté pour pouvoir acheter un sac de maïs». L'ennui c'est que la tradition veuille aussi qu'on ne rembourse pas vraiment le crédit. Ceci n'est pas tout à fait vrai, parce que dans le bidonville les conditions étaient que 50 shillings empruntés le samedi devenaient 100 shillings à rendre le samedi prochain, ce qui explique un certain nombre d’emprunts car, après tout, que choisiriez-vous entre un bras cassé et une engueulade de patron ?.
Donc les avances multiples étaient retenues sur le salaire du mois ce qui donnait lieu à de longues réflexions, Lucas prenant le livre de Caisse et se plongeant dans la lecture des emprunts qu'il avait faits et signés pour essayer de comprendre comment après un mois de travail il lui restait comme salaire que de quoi vivre une semaine, parce que les emprunts, il les avait totalement oubliés et que, entre temps, il avait emprunté à d'autres collègues sur la foi du salaire qu'il allait recevoir.  Que la vie est compliquée!
Compliquée, compliquée, c'est encore rien comparé au salaire des vacances.  En bons suédois nous donnions 3 semaines de vacances aux serviteurs.  A la fin du mois de juin, Lucas recevait donc le paiement du mois de juin plus le paiement du mois de juillet, et il partait en vacances. Puis, vers la fin de la troisième semaine de juillet il arrivait à la maison pour réclamer son salaire du mois (qu'il avait déjà reçu). Jusqu'à son dernier jour je crois qu'il restera convaincu qu'il se faisait voler par son patron.
Donc Lucas a bien raison, tout argent qui rentre doit être.. consommé le plus rapidement possible. Ceux qui sont sages en donnent une partie à leur épouse.
Ce texte a nettement été écrit dans le bon vieux temps, plus tard des taux d'inflations de 10% par jour n'étonneront plus personne.
Cependant l'Afrique gagne toujours.  C'est, disent-ils eux-mêmes, le pays du miracle permanent.  Ainsi Lucas avait réussi à résoudre le problème du shilling quotidien, du travail et de la compagnie en une seule activité.
Face à la cuisine de Lucas notre voisin s'est mis en tête de construire un bâtiment de 2 étages. Cela représente une dizaine  d'ouvriers. De la fenêtre Lucas voyait tout ce cirque, l'avantage pour moi était bien réel car Lucas s'est pris d'une passion pour le repassage face à la fenêtre.  Ceci n'était que le début de l'affaire.
Vous comprendrez tout de suite l'erreur que j'ai commise si je vous dis que les poubelles étaient juste à côté de la fenêtre de la cuisine. Les fenêtres, de type anglais, s'ouvrent vers l'intérieur, des barreaux à l'extérieur étant supposés empêcher les voleurs d'entrer.
Les maçons venaient donc s'asseoir sur le fauteuil-poubelle et Lucas, après versement du paiement, offrait une tasse de thé.  Je trouvais que ma réserve de sucre diminuait d'une manière anormale. Il faut dire que le «thé» dans la conception locale n'a qu'un lointain rapport avec ce que nous connaissons.  C'est un breuvage qui doit contenir le maximum de sucre et de lait, être chaud (ce n'est pas absolument nécessaire) et, si disponible, contenir du thé.
Le but du thé est multiple. C'est d'abord d'acquérir le maximum de calories au prix le moins cher, c'est de boire un liquide qui ne soit pas trop pollué, mais surtout c'est l'occasion de participer à la cérémonie du thé, moment où on échange des informations vitales, par exemple que le pantalon du patron a un trou que lui, Lucas, pourrait agrandir discrètement, pantalon qui deviendrait alors logiquement la propriété de Lucas qui serait, dans sa grandeur d'âme, tout disposé à en faire profiter son frère maçon tout à fait gratuitement, lequel frère maçon, ému par tant de générosité lui donnerait 10 shillings.
Nous connaissions cette parade depuis longtemps et suivions des cours de Swahili (ou Kiswahili pour les puristes). Nous avons donc, comme tous les étrangers appris cette phrase dont l'intérêt pratique n'échappera à personne, à savoir « que les hippopotames retournent à la rivière ». Encore aujourd'hui je crois que c'est une des deux phrases que je sais dire, l'autre étant « Veuillez me servir rapidement, s'il vous plaît, un bière bien fraîche», phrase dont l'utilité serait encore plus grande si je buvais de la bière  et que de toutes les bières, celle qui est froide est celle qui me déplaît le plus.
Le seul empêcheur de tourner en rond dans l'histoire était moi, le patron qui m'obstinais à faire remarquer que je lui achetais son thé à lui, son sucre à lui, son lait à lui, et qu'il était tout de même étrange dans ces conditions que ma boîte à sucre à moi qui contient un kg diminue de moitié chaque jour. Cela n'émouvait pas spécialement Lucas qui utilisait immédiatement la technique de la perte subite de la connaissance de l'anglais et me répondait gentiment que « oui, oui, il allait tout de suite dire au jardinier de laver la voiture ».
Notre charmante professeur suédoise nous avait donné un excellent livre de Swahili, et nous avions appris «Usafisha chuo» ce qui veut dire si mes souvenirs sont exactes, qu'il. faut nettoyer les toilettes. A première vue cela ne semble pas une suggestion extraordinaire à faire à quelqu'un qui est en charge de la propreté de votre maison, c'était sans tenir compte de deux facteurs locaux. Pour commencer notre architecte avait des vues très restrictives sur les toilettes, ce sont les seules que j'ai connues où on ne pouvait rentrer qu'en marche arrière.  Ce qui ne facilite pas une position facile pour le nettoyage.
Le deuxième ennui est le tabou féroce et très logique en Afrique pour tout ce qui concerne les excréments. Ce tabou, autant qu'on puisse comprendre, vient de la longue tradition et crainte du choléra. Ainsi, anciennement dans certains villages, suite à une mort ou plusieurs morts, les maisons étaient brûlées et le village reconstruit 500 mètres plus foin.  Donc à cette occasion soudainement Lucas perdait tout son Swahili et ne parlait plus que son dialecte local.
Lucas devait aussi disposer d'une «caisse» pour payer les vendeurs passagers de légumes, fruits, charbons et autres choses utiles. Oh que cette caisse dans son sac plastique était tentante !! Beaucoup trop tentante.
Un jour en nous réveillant, nous n'étions plus seulement Annie, moi et Lucas, mais en plus une dame souriante et deux M'toto. C'était la famille de Lucas arrivée soudainement, Nous savions au moins assez pour ne pas trop chercher à savoir quelle famille, car si un marin a une femme dans chaque port, il semblerait qu'un serviteur a une famille dans chaque ville de service.
Nous n'étions donc plus seuls. Je passe rapidement (et honteusement) sous silence le problème de la vie d'une famille de 4 ? personnes dans une pièce de 4 mètres sur 4, sans eau,,. sans cuisine.  Annie et moi, pour ne pas parler de moi tout seul lorsque Annie était en Suède, devions avoir 150m.
Les enfants (M'toto) du Kenya était le bonheur et la plaie du pays et de Nairobi. Lorsque vous partiez en safari (voyage touristique), que vous arrêtiez votre voiture dans un lieu totalement désert pour manger vos tartines, 5 minutes après vous aviez 5 enfants autour de vous, dont trois, les plus grands, portaient des plus petits sur leur dos.  Tous enrhumés.  Vous connaissez le goût des tartines devant 5 (plus 3) enfants qui suivent chacun de vos mouvements?
Au cinéma (si, de ce temps-là il était encore possible d'aller au cinéma et de parquer sa voiture pendant 2 heures), donc en arrivant au cinéma vous étiez entourés par une bande d'enfants qui allaient garder votre voiture. Si vous n'aimez pas regonfler 4 pneus après le film, il est préférable de verser la taxe de garde convenue.
Au Burundi le problème des enfants était pire car il n'y a aucun endroit qui puisse être qualifié de désert. Quoique vous fassiez, vous avez de 5 à 10 enfants, parfois aussi 6 à 10 femmes se tenant à deux centimètres de vous pour ne rien perdre du spectacle.
Pour en revenir aux Lucas, Lucas and Lucas, cela ne facilitait pas la vie, car si déjà il n'avait pas d'argent pour lui-même, comment va-t-il soudainement en trouver pour une famille ?
A problème difficile, solution simple : notre cuisine devenait cuisine familiale. Mais ça n'était que le début. Un enfant n'est par définition pas un adulte. La différence est très nette, alors que la loi fait obligation à un adulte de porter un pantalon ou une robe, un enfant n'aura qu'un petit tricot, de plusieurs tailles trop petit pour lui et plein de trous.
L'avantage étant que cela résout le problème des couches pour les enfants. Les enfants sont enrhumés en permanence à cause du froid, ils ont des infections des yeux à cause de la fumée du feu de mauvais charbon utilisé pour faire la cuisine et pour se chauffer, et des vers à cause des contaminations.
Les enfants de Lucas étaient enrhumés, avaient les yeux irrités, et le plus petit avait de curieuses formations circulaires, comme des anneaux de fées, un peu partout sur le corps.  Quelques années plus tard nous aurions posé le diagnostic nous-mêmes.  Nous ne savions pas encore.  Donc départ avec la famille pour l'hôpital Kenyatta qui est sur notre route, Ngong Road, à 2 kilomètres vers la ville. C'était notre premier hôpital africain, c'est notre excuse.  Nous avons laissé Lucas et sa famille aux griffes (qu'est-ce que c'est que ce fatras de bouteilles à la grille de l'hôpital?) en lui disant que nous le reprendrions quelques heures plus tard.
En nous étions encore dans les jours bienheureux où les hôpitaux .disposaient de paracétamol, antibiotiques et chloroquine.
Miracle des miracles, en effet nous retrouvons Lucas à la grille, nous le ramenons à la maison et demandons alors le diagnostic (question stupide de blanc !!!). et quel médicament il a reçu (est-ce encore plus stupide ou du même niveau?). Nous apprenons que Lucas ne pouvait pas recevoir de médicament puisqu'il n'avait pas d'argent pour acheter de bouteille à l'entrée pour y mettre le médicament. Retour à hôpital avec des petites bouteilles.
Quelques années plus tard, la pauvreté augmentant, les médicaments étaient vendus derrière l'hôpital par le personnel, Plus rien pour les malades, même pas la nourriture.
Lucas et famille recommence les stations du calvaire du malade africain. Quelques heures après il revient avec un liquide rosâtre dans une toute petite bouteille. Lorsque nous aurons plus d'expérience nous saurons qu'à moins d'avoir une fracture ouverte, bien ouverte, le diagnostic était «malaria» (paludisme), diagnostic avec lequel on ne risque pas grand chose puisque presque tout le monde a, a eu, va avoir la malaria, le désavantage étant que la chloroquine n'était déjà plus active.
Un jour, bêtement, j'ai expliqué à Lucas que la malaria venait des .moustiques qui le soir entraient dans son logement.  Je me suis couvert de ridicule puisque tout le monde savait que c’était la pluie qui donnait la malaria.
Après quelques jours de traitement au «liquide rosâtre» non seulement le toto n'allait pas mieux mais il semblait avoir une belle bronchite. Recommencer le parcours du combattant de l'hôpital Kenyatta ne semblait pas une bonne idée, nous avons donc demander aux anglais locaux l'adresse d'un docteur, un vrai, un blanc qui prend de l'argent à la fin du mois.
Nous y sommes allés, tous, dans le Kombi, Annie, moi, Lucas, sa femme, les enfants. Arrivés chez le docteur la situation s’est avérée plus compliquée que prévu, le docteur et l'infirmière voulant soigner soit Annie, soit moi.  Une fois qu'il fut clair que c'était l'enfant noir, nu et sâle qu'il fallait soigner, nous avons pu commencer le travail. Le diagnostic fut sans grands problèmes : des vers intestinaux (qui provoquent les anneaux sur la peau), de la fièvre à cause de la bronchite, un peu de malaria, une inflammation des yeux à cause de la fumée, quelques traces de kwashiokor, pour la bilharziose il faudra réfléchir.  La première intervention consiste donc en une injection d'antibiotiques. Je ne sais qui était le plus effrayé, la mère ou l'enfant.
Retour à la maison avec ordres du docteur de tenir l'enfant bien au chaud au lit. Proposition un peu absurde, dans le logement de Lucas qui n'a pas de lit ni de couverture, il ne fait certainement pas chaud. Nous mettons donc l'enfant dans la chambre d'amis, dans le grand lit en expliquant, réexpliquant, reréexpliquant à la mère de quoi il s'agit.
Une heure après l'enfant était de nouveau dans la cour, le derrière à l'air, à jouer. Echec aux blancs !!!
Avec notre calme et notre impassibilité ordinaire, nous demandons, rouges de colère et en hurlant à la maman, pourquoi l'enfant n'était pas au lit bien au chaud, et nous avons eu cette réponse si évidente que nous devions rencontrer encore bien souvent : " il ne voulait pas".
Plus tard, en Zambie, voyageant dans les villages les plus lointains, nous sommes devenus par la force des choses des presque-docteurs.  La maladie la plus courante que nous pouvions soigner était la diarrhée des enfants.  Nous apprenions aux mères à faire bouillir de l'eau, à mélanger un peu de sucre et de sel, et à forcer l'enfant à boire goutte à goutte.  Nous préparions le premier litre d'eau avec la mère et ses voisines.  En revenant le lendemain, l'enfant était mort et l'eau presque intacte.  Nous demandions très en colère à la mère pourquoi elle n'avait pas fait boire l'enfant et toujours la réponse était la même :
Il ne voulait pas .
Les enfants étaient affamés de jouets. Ils connaissaient l'arceau et aussi  la voiturette et bicyclette en fil de fer.  Qui a appris aux enfants à faire des voitures en fil-de-fer?  La voiture est si bien faite que le train avant est orientable, la voiture se dirige donc par une tige que tient l'enfant.  Nous achetions souvent des vrais jouets, verts, rouges, jaunes. La réaction était parfois étonnante, l'enfant n'arrivant pas à imaginer ce que le jouet pouvait représenter, ce qu’on pouvait faire avec.  Nous avons même connu en Zambie un tout petit garçon incapable de concevoir l'utilisation d'une petite balle en caoutchouc, jusqu'à ce qu'un garçon plus grand lui apprenne.
Comment vouliez-vous donc que le bébé malade de Lucas reste dans sa chambre alors que son frère jouait dehors avec la voiture de pompiers (c'est quoi un pompier?).
Lorsque nous avons amené le garçon chez le docteur pour la deuxième (pour ne pas parler de la troisième!) piqûre, l'enfant qui avait très bien compris de quoi il s'agissait[3], hurlait aussi fort qu'il pouvait. La mère serrait l'enfant contre elle et son regard nous faisait bien comprendre qu'à côté de notre cruauté Hitler et Gengis Khan étaient des Laurel et Hardy.
Le Kenya est le pays des animaux et des fauves. Lorsque vous demandez à vos serviteurs quels animaux ils ont vu, il faut d'abord surmonter l'obstacle de la communication. Animaux, pourquoi faut-il voir des animaux?  Qu'est-ce que c'est que des animaux, quelle différence y a-t-il avec les vaches ?
Une des histoires de blanc est qu'en Swahili les animaux s'appellent « nyama » c'est à dire viande, et les arbres par le mot qui veut dire « bois de feu ». Cela vient encore d'une problème de communication.
Lorsqu'on a compris qu'il faut demander si ils ont vu des lions, des girafes, des éléphants, la réponse est négative. Un matin nous embarquons donc dans le Kombi toute la grande famille, les bwana blancs sur le siège de devant, la famille Lucas sur les deux banquettes de derrière. Nous arrivons au parc, nous circulons, c'est une bonne journée, nous trouvons des gazelles en masse, des girafes, peut-être même des lions, aucune réaction de la famille Lucas, enfin, guère plus que vous lorsque vous regardez les vaches dans les champs. Puis nous arrivons au gîte des singes et là c'est le délire.  La journée était sauvée, je crois que nous aurions pu y rester toute la journée.
Ils savent par expérience ce que nous, blancs, mettons 50.000 francs de psychanalyse à comprendre, à savoir qu'un événement n'existe et est sans danger que si on en a parlé.  Cette visite au parc animera tout le voyage de retour par des discussions entre la famille, puis la soirée, peut-être des soirées.  Nous avons vu un petit enfant de 5 ans regarder à la télévision «Le voleur de Bagdad» sans aucune réaction.  C'était comme soit qu'il ne voyait pas, soit qu'il ne comprenait pas ou alors que cela l'ennuyait.  Rentrant le soir avec son père tout changeait, il racontait toute l'histoire, mimait les personnages et les attitudes et cherchait à assimiler cette histoire tellement bizarre : qu'est-ce que c'est que ce géant qui sort d'une bouteille, est-ce que c'est comme ça que les M'sungu sont faits?

[1] Tout se montrera à l'expérience consister en pommes de terre cuites à l'eau et boeuf à l'eau.  Le cuisinier sera horrifié à l'idée qu'il soit possible de manger autre chose.  D'ailleurs lui même ne mange jamais de pommes de terre mais de la bouillie de maïs (Ugali).
[2]A l'exception des légumes, des pommes de terre, des arbres fruitiers, des poules, mais il sait faire pousser du maïs.
[3] Je devrais pourtant le savoir, lorsque j’amène mon chien chez le vétérinaire, la première fois c’est intéressant, la deuxième fois le supplice de Jeanne d’Arc n’est rien en comparaison. Ma chienne de 40kg a forcé mon épouse à la porter de la grille au dispensaire dans ses bras.

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