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Paquets
Les vacances sont un moment de joie et de décontraction selon les spécialistes. Les spécialistes n'ont probablement pas travaillé en Afrique.
Les vacances du conseiller en Afrique ont ceci de spéciales qu'il va :
quitter l'Afrique
aller dans un pays commercialement riche
retourner en Afrique.
On ne réfléchit pas assez à ce que cela représente comme difficultés. A la fin j'en étais arrivé à la conclusion que les meilleures vacances étaient pas de vacances du tout.
Au début, innocemment nous annoncions normalement que nous allions partir en vacances dans deux mois, que nous irions en France et que nous reviendrions après 30 jours.
Ceci donnait lieu à un grand silence méditatif chez nos collègues et nos serviteurs. La méditation se comprend très bien. C'est un peu comme si dans votre environnement quelqu'un annonçait : je vais aller au Paradis pour 30 jours et je reviendrai.
Une semaine après cette annonce le défilé commençait.
Le matin, James, au lieu de quitter la maison précipitamment après une nuit de garde, restait près de la cuisine,  ce qui est signe que la nuit avait été une longue réflexion et qu'il pense douloureusement que l'heure était venue de passer à l'action. Il commence sa danse d'un pied sur l'autre, regarde le  ciel, étudie la  maison du voisin, puis après beaucoup de digressions nous apprend que son voeu le plus cher (l'expression est très juste) est de posséder une radio avec un lecteur de cassettes.
Ceci ne veut pas dire que pendant la nuit James a hésité sur le bien fondé de sa requête, le vrai problème est de savoir s' il va demander qu'on lui rapporte soit un appareil photo, soit une télévision, soit une radio cassette.
De tous les cadeaux que nous ayons jamais donnés, le moins idiot, le plus profitable a été l'appareil photo. Lorsque Ackim s'est retrouvé au chômage après une histoire longue et compliquée, il lui fallait trouver une source de profit. Cette source de profit a été notre merveilleux appareil photo Edixa tout neuf, acheté 15 ans plus tôt en Suède, appareil ayant fait le Kenya et l'Ouganda, appareil ayant immortalisé pour nous les éléphants vus en long, en large, en seul et en plusieurs, avec montagnes, lacs, prairies, déserts, donc un appareil presque neuf doté des ultimes perfectionnements de la technique moderne puisque à part la lentille il n'avait strictement rien d'autre, la vitesse et l'ouverture étant laissées au jugement artistique de l'utilisateur.
Lorsque Ackim a reçu cet appareil nous étions persuadés qu'il ne pourrait jamais faire de photos :  comment lui faire comprendre ce que c'est que l'ouverture et la vitesse, la sensibilité d'un film, la qualité de la lumière, et pour compliquer le tout le flash que Ackim adorait utiliser. Nous étions totalement dans l'erreur. Ackim est parti visiter maison après maison, à prendre des photos de groupes, à exiger le paiement d'une caution. Il faisait développer ses films à Lusaka (11 km), refaisait le tour de ses clients, livrait ses photos et recevait le solde dû. Rapidement il devint le photographe officiel de Linda compound. La seule chose qu'il n'a jamais comprise, c'est qu'un objet doit s'amortir, ce en quoi il partageait la même opinion que tous ses frères, lorsque l'appareil (qu'il soit de photo ou tracteur ou ordinateur) est mort, le travail et la source de revenus meurt avec lui.
James a donc décidé que ce qui fera son bonheur sera une radio avec un lecteur de cassette. Il n'est pas le seul à avoir ce rêve puisqu'il est du dernier chic de se promener avec sur l'épaule une radio, plus la radio est grande, plus le bruit est fort, plus l'heureux propriétaire est bien considéré (par les jeunes filles à qui ce spectacle est dédié).
Nous revoilà dans le rôle ingrat des anges gardiens qui devront ramener James sur terre. On remarque au passage la bêtise remarquable du conseiller qui croît qu'il est de son devoir de s'en tenir à la réalité alors que les rêves sont tellement plus beaux.
Dans un vrai voyage africain, James aurait discuté pendant des heures avec le voyageur des avantages et des inconvénients des différents modèles, ils auraient étudié des images, comparé chez des amis, bien que tous deux sachent que le voyageur n'a pas la moindre intention de ramener à James une radio, à moins que justement James soit le père de la femme qu'il désire épouser ou son patron ou une relation qui promet d'être profitable.
Le conseiller idiot s'assoit donc avec James autour d'une tasse de thé et au lieu de s'intéresser aux détails intéressants qui vont procurer à James un mois de rêves heureux et de considération auprès de ses voisins puisqu'il sera pendant un mois "l'homme qui dans un mois aura la radio très spéciale avec le bouton jaune qui permet de transmuter automatiquement du spee au sprout" le conseiller idiot fait donc remarquer à James qu'il n'a jamais été capable d'économiser le moindre kwacha, que sa dette s'alourdit de mois en mois et comment lui James a-t-il l'intention de payer cette radio.
James trouve là confirmation de son opinion que cet étranger est vraiment idiot pour qu'il soit nécessaire de lui expliquer des choses aussi simples et évidentes.
James fait poliment remarquer au conseiller que lui, James, va acheter la radio à crédit, (et on prétend que le villageois africain est incapable de comprendre les mécanismes complexes et délicats de la haute finance), lequel crédit sera octroyé par le patron, que ce patron (cynique et avare, ceci est sous-entendu) fera donc une retenue mensuelle sur le salaire de James. De toute façon le côté économique de la transaction est un détail insignifiant puisque tous ces appareils sont pratiquement gratuits en Europe. En fait lui, James, fait comprendre au patron qu'il est étonnant qu'il discute de petits problèmes financiers au lieu de considérer l'aspect positif des choses, à savoir quelle amélioration il y aura dans le gardiennage de James lorsqu'il ne s'endormira plus parce qu'il s'ennuie et qu'il ne s'ennuiera plus puisqu'il écoute sa radio.
Le conseiller pas très malin fait remarquer à James que dans son compound il n'y a pas d'électricité sauf dans le bar et comment donc James fera t-il pour écouter sa radio?.
James est étonné par le côté puéril de cette question, tout le monde sachant que ces radios marchent avec des piles. Comment, le patron fait remarquer que cela fait plus de 3 ans qu'il n'y a pas eu une pile à acheter à Lusaka et que les prétendues piles neuves en vente ne sont que des vieilles piles qui ont été provisoirement regonflées ?. Justement lui, James, a un frère à Lusaka (toute personne disposée à faire quelque chose avec vous est par définition un frère), James donc a un frère dont le plus grand intérêt dans la vie est de procurer de très bonnes piles pour James.
James sait-il qu'il y a à l'aéroport d'heureux hommes qui par leurs relations importantes sont devenus douaniers et que ces douaniers exigent le paiement de sommes importantes pour tout objet qui entre en Zambie. Au passage je fais remarquer que le paiement de ces sommes peut être réajusté vers le haut au cas ou le voyageur voudrait quelque chose d'aussi absurde qu'un reçu et que si la discussion s'envenime il est tout a fait agréable au douanier:
de confisquer l'appareil
d'imposer une amende au voyageur (en dollars SVP).
Ces étrangers sont des gens biens étranges, à l'aéroport travaille dans le service des bagages un frère à James qui vient de la même ville (puisqu'ils habitaient à moins de 100km l'un de l'autre) et qu'il suffit de dire à ce frère que la radio est pour James et tout ira bien. Le pire dans l'histoire étant que James a parfaitement raison, c'est en effet ainsi que transitent les objets convoités.
Le résultat de cette discussion est que James est très amer et plein de rancune envers cet étranger qui ne veut pas faire les choses les plus simples pour James alors que le gardien qui travaille en face lui dit qu'il a reçu de son patron une radio et une télévision et un magnétoscope.
Les collègues au Ministère ont une vue plus juste des possibilités des voyageurs. Leurs demandes seront donc très simples et se réduisent en général à des appareils photos, des montres et dans les derniers temps des ordinateurs. Ils ont en commun avec James cette compréhension approfondie des mécanismes financiers, toutes ces opérations devant se faire sur la base de remboursements hypothétiques.
Pour notre chef de maison, M. Tembo, la situation est différente, il négocie en situation de force : c'est de lui que dépend notre voyage, de lui et de sa bonne volonté puisqu'il disposera pendant un mois de la maison et de toutes ses ressources. La faiblesse de la position de M. Tembo est qu'il a longtemps travaillé pour des M'sungu et qu'il sait trop bien à quel point il ne faut pas trop en attendre. Il sait que la M'sungu semble penser qu'il est préférable d'avoir un tricot pour l'hiver plutôt qu'une radio. Il va donc se plier à leurs étranges habitudes. M. Tembo nous présentera régulièrement des listes qui iront en s'aggrandissant de vêtements divers qui si on fait le total devraient pouvoir habiller non seulement toute sa maison mais tout le village. C'est un jeu. De plus, il sait qu'il sera le maître de la maison pendant un mois, ce qui devrait permettre de substantielles affaires, il a plus la tête à cet aspect du futur qu'aux questions d'import export.
Une année Aaron avait été responsable de la maison pour un week-end. Au retour nous avons appris que pour nous faire plaisir il avait fait visiter la maison pendant deux nuits à toutes les demoiselles du compound qui désiraient s'instruire. M. Tembo est un homme bien trop sérieux pour des organisations pareilles, de plus il est marié et il a son rang social à considérer. Pendant un mois il va être "l'homme qui habite dans une maison en pierres", l'homme qui décide qui va manger quoi à quelle heure, il va être le maître absolu du bien être d'une dizaine de personnes.
James n'ayant pas conclu à sa satisfaction ses négociations concernant la radio reviendra une semaine plus tard pour nous annoncer qu'en fait il voulait un appareil photo puis, une semaine plus tard qu'en fait il voulait un appareil photo et une radio et il continuera à rêver jusqu'à notre départ. A notre retour lorsqu'il recevra ce que nous avons acheté pour lui il n'aura aucune rancune de ne recevoir ni appareil radio ni appareil photo mais de recevoir des pantalons, vestes, tricots. L'important lorsque la vie est maigre et sans espoir c'est le rêve.
Aaron n'était pas malgache pourtant il avait un rêve bien malgache, avoir un ou plusieurs beaux chapeaux. Lorsque Louis, notre voisin en France nous donna tous ses anciens chapeaux il ne se doutait pas du plaisir qu'il allait donner à Aaron. C'est vrai que Aaron avec ses chapeaux, ça faisait un peu Laurel et Hardy mais c'était sans importance pour deux raisons, un : Aaron et personne n'avait la moindre idée de qui était Laurel et Hardy, ensuite, Aaron n'avait pas de miroir et même si il avait eu un miroir il n'y aurait vu qu'un Brummel de l'élégance masculine.
Nous voudrions au passage saluer tout ce que les mathématiciens modernes ont apporté aux voyages aériens et au fret. Nous voudrions rendre hommage aux professeurs de mathématiques qui ont été responsables de la formation du personnel au sol de UTA.
De notre temps nous apprenions qu'un kilo plus 2 kilos cela donnait trois kilos. Grâce aux concepts de mathématiques de groupe lorsque nous nous présentions à l'enregistrement de UTA avec nos 5 valises entourées de sangles pour qu'elles n'explosent pas.

 

une valise à 28kg, une valise à 29kg, une valise (petite) à 22 kg et la pesée étant faite inscrivait sans hésiter sur le ticket un total de 40kg soit deux fois 20kg, le poids total autorisé par personne. Par contre je m'inquiète de l'état de santé du personnel de UTA et je voudrais demander spécialement à l'ophtalmologue de service de bien vouloir vérifier si en effet l'hôtesse pour l'enrégistrement à la porte de sortie, à l'entrée de l'avion et en cabine ne voyait pas les 5 sacs à main énormes que nous portions autour du corps en dépit des nombreux écriteaux annonçant qu'un seul bagage à main est autorisé.
Jusque là nous n'étions encore engagés que dans les petits paquets, même si le douanier exprimait parfois un étonnement poli devant le fait qu'Annie avait deux montres à chaque poignet, moi aussi, mais que voulez-vous, ces montres  si capricieuses, il vaut mieux s'assurer du temps exact. Ce problème n'existait pas avec les montres que les zambiens achetaient à la frontière du Zaïre, ce sont les seules piles à montre qui étaient garanties ne fonctionner que deux jours.
Un jour nous sommes passés au niveau de l'importation professionnelle.
Dans le travail j'avais à faire avec un très  bon projet agricole jésuite, et juste à côté se trouvait un orphelinat.
Pendant que je parlais de problèmes agricoles avec mon collègue, Annie est rentrée le visiter et voilà comment nous nous sommes retrouvés embarqués dans les affaires de cet orphelinat.  De toute façon nous n'étions pas les seuls. La communauté indienne de Lusaka contribuait très généreusement au fonctionnement de l'institution. L'orphelinat était géré par deux soeurs polonaises, une étant déjà un peu âgée et souffrant très fort de la hanche. S'occuper d'orphelins dans ces conditions, c'est vraiment marcher sur la route qui conduit droit au paradis, la route bordée d'épines et aux pavés et  aux arrêtes coupantes qui déchirent les pieds.
Un orphelinat en Afrique, en Zambie? Un orphelinat dans un pays où la famille est sacrée, où l'enfant est l'enfant non seulement de la famille mais de toute la tribu? Oui, beaucoup d'orphelins.
La police amenait des enfants trouvés en rue, dans la brousse, des enfants nouveaux-nés. La Zambie n'était plus depuis longtemps celle des images souriantes. La Zambie ce n'est plus depuis longtemps les petits villages, ce sont d'énormes et nombreuses villes monstrueuses. Que voulez-vous que fasse une femme seule, travaillant dans un bar, dans la rue, dans sa maison, avec un enfant? Que voulez-vous que fasse une fille de « bonne famille » avec un enfant qui ne devrait pas être là?
L'orphelinat était preneur de tout. Lorsque vous avez une centaine d'enfants à nourrir et à vêtir, vos besoins sont sans limites.
Une année, en vacances chez nous dans la Touraine, Annie a commencé à faire le tour des ressources locales. Elle a commencé par les voisins et connaissances, puis par les voisins des voisins et connaissances. C'est ainsi qu'elle s'est retrouvée l'héritière des chaussures d'une entreprise ayant fait faillite et qui avait tout simplement déversé tout un camion dans un dépotoir.
Au bout de quelques semaines Annie s'est apperçue que non seulement il n'était pas difficile d'obtenir des dons de vêtements mais que le vrai problème était d'essayer de faire un tri. Dans les vêtements que nous recevions il y avait même des vêtements neufs du genre "maman, tu ne crois vraiment pas que je vais mettre cette veste complêtement ringarde?". Nous pouvions même recevoir pratiquement tout ce que nous voulions du vestiaire des associations religieuses A cette époque nous ne savions pas encore en France que nous aurions bientôt quelque chose qui s'appellerait des S.D.F.
Le travail le plus difficile commençait : trier, laver si nécessaire, repasser pour aplatir les vêtements afin qu'ils occupent le moins de place possible,trouver des cartons qui résisteraient le voyage et les vols, mettre en caisse, bouger les caisses. Vous avez déjà essayé de cohabiter avec 30 caisses de vêtements dans une maison où deux boîtes à chaussures en plus peuvent provoquer un effondrement du système logistique de stockage?
Nous avions réussi à résoudre le problème le plus difficile, comment transporter ces vêtements jusqu'en Afrique . Ceci grâce à l'aide de UTA (merci, Monsieur Lapautre), UTA prenant à sa charge la moitié des frais et nous faisant un tarif très généreux sur l'autre moitié.
Dure aussi était la logistique de l'opération, la collecte chez les particuliers et les entreprises, la préparation, l'emballage le transport jusqu'au transporteur (ça ne parait pas très logique?) tout en pensant qu'il faudrait recommencer toute l'opération à l'arrivée en Afrique.
A Lusaka les douaniers exprimèrent un certain scepticisme devant la déclaration que ces 30 caisses étaient des dons "sans valeur marchande" pour l'orphelinat. En Zambie, surtout à Lusaka, chaque bout de tissu vaut une fortune, pour ne pas parler des chaussures, l'homme étant avant tout jugé à ses pieds. Plusieurs certificats et interventions des autorités religieuses combinés à une certaine myopie de l'orphelinat devant les trous des cartons permirent à ces caisses d'arriver jusqu'à leur destination finale.
Les douaniers n'avaient pas entièrement tort dans leur scepticisme puisque 3 de ces caisses étaient destinées à notre maison. Tois caisses de vêtements nous permettaient d'habiller hiver/été plus d'une dizaine de familles.
Dans ces caisses Annie avait même réussi à transporter de nombreux paquets d'une farine miracle qui arrêtait la diarrhée des enfants. La diarrhée enfantile étant la première cause de mortalité, nous étions énormément reconnaissants à notre amie pharmacienne qui avait trouvé le moyen d'obtenir ce don sauveur de vies.
Des sceptiques disent que ce genre d'action n'a aucune valeur et que le mérite ne sera pas reconnu. Nous sommes la preuve du contraire : à force de porter de gauche à droite et de haut en bas des cartons de 30kg fit que Annie eut un tennis elbow, qu'il fallut essayer une série de traitements divers avec notre docteur à Lusaka, le tout se terminant par d'agréables longues aiguilles pénétrant à l'intérieur de l'articultion pour injecter des anti-inflammatoires. Je devais moi-même avoir un tennis elbow quelques années plus tard lorsque j'essayais d'arbitrer un match au finish entre mes chiennes, mais ça c'est une autre histoire.

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