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Argent
Lorsque nous sommes arrivés en Zambie nous avons été impressionnés par la devise locale, le Kwacha. Cette devise était la grande fierté du pays car un kwacha valait plus qu'un dollar. Ceci était dû à une politique technique pleine de sagesse du Président. Celui-ci avait tout simplement décidé que le kwacha vaudrait plus qu'un dollar, simple, mais il fallait y penser.
Les économistes, qui sont des gens de bureau  et ont peu de contact avec la vraie réalité, objectent que dans ces conditions le pays risque de perdre tous ses avoirs car les possesseurs de kwacha vont les échanger contre des dollars ; absurde ; à cela le Président dans sa très grande sagesse a répliqué :
les pauvres n'auront pas de kwacha
seuls les riches auront le droit d'échanger les kwacha contre des dollars.
seul le Président sera riche.
Cette politique fut couronnée de succès, je peux garantir que les pauvres n'avaient vraiment plus d'argent.
En ce qui concerne les postes de responsabilité au Gouvernement, le Président dans sa grande sagesse ne choisit que des gens ayant fait leurs preuves. Celui qui avait réussi à détourner un train d'engrais en provenance d'Afrique du Sud et de les revendre au Malawi devint Ministre de l'Agriculture.
Longtemps le pays vécut sur l'or rouge, c'est-à-dire le cuivre. Le pays prit l'habitude d'être riche. Hôpitaux, écoles, université,  Puis non seulement les prix du cuivre commencèrent à diminuer très fortement mais l'exploitation des gisements devint de plus en plus chère.
Donc plus d'argent.
Ce n'était pas vraiment important car il y a eu le bienheureux choc pétrolier. Les pétrodollars ont poussé comme des tomates sur du fumier. Il fallait, comme on dit "recycler les pétrodollars". Les pays en voie de développement étaient des cibles de choix.
On se mit à "prêter" des dollars aux pays pauvres. Les taux d'intérêt étaient faibles mais réels, la période de remboursement tellement longue qu'il semblait qu'elle n'arriverait jamais. Un Ministre qui signait un emprunt ne risquait strictement rien, lorsque le temps du remboursement sera venu, il aura quitté ce poste lucratif depuis longtemps. Par-dessus le marché, recevoir des prêts de dollars était fêté comme une grande victoire  par la presse (d'état).
Les dollars qui arrivaient, grâce à la Banque Mondiale, l'IMF, les Banques de ceci et cela, devaient être investis dans des projets. Par sa nature même un pays pauvre est un pays qui a une grande difficulté à digérer des investissements.
Le facile, c'était de construire des choses bien visibles, par exemple des routes. Je ne peux pas me plaindre, je faisais partie des fonctionnaires qui se réjouissaient de pouvoir voyager d'un bout à l'autre du pays, 1500 km, à 120km à l'heure.
Puis le temps est venu où l'argent emprunté a commencé à être utilisé pour payer les factures courantes et les dettes de l'état. Puis, ultime progrès, les investissements ont été utilisés pour payer les intérêts des prêts qu'on avait reçus 20 ans auparavant.
Donc, adieu au Kwacha/dollar, et bonjour la tristesse de la dévaluation programmée. La Banque Mondiale inventa le système libéral de la mise aux enchères chaque semaine des devises disponibles. Les acheteurs devaient soumettre un dossier dans lequel ils indiquaient à quel prix ils étaient preneurs. A la place du kwacha qui valait un dollar, deux mois plus tard il fallait 40 kwacha pour acheter un dollar. Remarquez, en Afrique on ne gagne jamais. Au bout de quelques mois l'administration s'était adaptée, des Sociétés gagnaient les enchères aux dollars avec seulement un petit problème, ils ne recevaient jamais ces dollars.
Ceci continua jusqu'au jour où le Président qui était le possesseur des kwacha de la Zambie, trouva que son trésor diminuait tout de même un peu trop vite et le système de vente aux enchères fut suspendu.
Ce qui rappelle que les anciennes recettes sont encore les meilleures. On joua donc à la démonétisation. C'est un jeu auquel aucun Gouvernement ne peut vraiment résister. Vous apprenez ainsi un samedi soir que l'argent que vous utilisez n'a plus de valeur légale. Tout l'argent que vous avez en poche, à la Banque ne vaut plus rien. Pour rendre le jeu encore plus intéressant vous annoncez cela le 29 du mois de sorte que lorsque vous devez payer les salaires le 30 vous n'avez rien pour les payer.
Un jour nous nous sommes donc réveillés sans un kwacha en poche. Les banques étaient fermées. Les banques seraient fermées jusqu'à ce que les nouveaux billets de banque  n'arrivent.
Même le plus innocent comprend que la démonétisation ne fonctionne pas de la même manière pour tout le monde. Les gens importants avaient changé leurs anciens kwacha contre des nouveaux bien avant l'annonce officielle. La règle du jeu veut aussi que la banque n'accepte de changer qu'une somme limitée d'anciennes devises contre des nouvelles. La raison officielle donnée était qu'on voulait ainsi punir tous ceux qui traitent leurs affaires en "cash" sans comptabilité et ne payaient donc pas d'impôts, c'est à dire tous les commerçants, c'est à dire la communauté indienne.
Le 30 du mois est aussi traditionnellement le moment où le sac de maïs à la maison est au plus bas, sinon vide depuis quelques jours. Il est donc urgent d'en acheter.
Nous nous sommes donc mis à la chasse de tous les vieux billets en dollars qui pouvaient traîner à la maison. Officiellement les devises ne se changent qu'à la Banque, en fait le marché parallèle était encore plus développé que le marché officiel. Une rue entière au centre de la ville était dévolue aux changeurs officieux, dits les "zaïrois".
Nous, nous pouvions encore survivre en nous nourrissant de produits de luxe achetés à la boutique hors taxe avec la carte de crédit. Mais ceci ne nous donnait pas la farine de maïs indispensable aux zambiens
Au bout de quelques jours les banques ont rouvert, et dans leur immense générosité accepté de changer en nouvelles devises une toute petite somme. Le jeu consistait donc à envoyer toutes les personnes en qui on avait confiance, chacune avec son petit tas d'anciennes devises, faire la queue à la banque. Devant chaque banque il y avait une queue qui faisait au minimum 200 mètres. Les personnages les plus étranges s'y retrouvaient. Des gens qui de leur vie n'avaient jamais eu en main plus de 4 billets faisaient la queue avec 200 billets. Rien et personne ne vous empêchait de changer vos anciennes coupures à une banque puis d'aller faire la queue à une autre banque et ainsi de suite, jour après jour. Ceux qui s'intéressent à l'architecture devinent peut-être aussi que si une Banque a une grande porte devant elle a aussi une petite porte derrière. Tout le monde à cette époque s'est découvert soudainement des liens de famille étroits avec quelqu'un qui travaille à la banque.

Comme dans tous les exercices de démonétisation les banques ne fournissent que de grosses coupures. Vous arrivez à la Banque avec 100 billets, vous en repartez avec 2. Essayez donc d'expliquer à votre cuisinier que son ancien salaire était de 25 billets et que son nouveau salaire est de 3 billets. Il exprime une certaine perplexité et certains doutes de votre honnêteté. Les commerçants profitaient de cette situation où, théoriquement, un nouveau billet vaut 10 anciens billets et le commerçant, serviable et attentif aux besoins du client, explique à l'innocent que seulement la couleur des coupures a changé et que les prix sont les mêmes qu'avant, un nouveau billet égal un ancien billet.
Le résultat du manque de petites coupures est plutôt inattendu:  si vous avez besoin d'un savon, vous devez repartir avec 5 caisses de savon.
Lorsque l'exercice de démonétarisation est terminé et que les banques refusent d'accepter les anciennes coupures, la nouvelle arrive enfin aux villages du fin fond de la campagne, les villageois commencent à déterrer toutes les boites contenant des vielles coupures un peu moisies, pliées et repliées et arrivent après un voyage qui peut prendre plus d'un jour à la banque qui refuse de les aider.
Ce genre de plaisanterie n'est pas réservé à la Zambie. Au Zaïre c'est un évènement régulier. Les nouveaux billets sont même imprimés le plus loin possible, théoriquement pour garder le secret, secret tellement bien gardé qu'il est impossible même de savoir combien de coupures sont en fait imprimées. Lorsque j'étais au Zaïre je me suis retrouvé dans une province où soudainement nous n'avions non seulement pas de billets de banque valables mais aussi aucune nouvelle d'une arrivée de billets utilisables. Cela n'avait pas tellement d'importance puisqu'il n'y avait rien à acheter.
J'ai même connu au Zaïre une période où les billets de 5 millions valaient dans une Région 5 millions de Zaïre, dans une autre Région 1 million de Zaïre, même si le billet portait la mention "5 millions".
Les hommes importants ne mirent pas longtemps à comprendre l'intérêt qu'il y avait à acquérir ces billets dans une Région et à les dépenser dans une autre. Le Gouvernement, qui a toujours un peu de retard, un jour a décidé de tout réformer, il a créé un Nouveau Zaïre, le Nouveau Zaïre valant 3 millions de l'ancien Zaïre. Que valait alors le billet de 5 millions de Zaïre ? Réponse, l'ancien billet de 5 millions valait maintenant 5 fois le billet de 1 million et devait se convertir à ce taux au Nouveau Zaïre. Si vous ne comprenez rien, ne vous inquiétez pas, personne n'a rien compris. Le Gouvernement, toujours proche des problèmes de la population n'a distribué que des billets de 100 nouveaux Zaïre, alors qu'un pain valait 1 nouveau Zaïre. Comment faites-vous pour faire vos achats dans ces conditions? Le problème n'était que passager puisque nous avons démarré à 1 Nouveau Zaïre égal 1 dollar et qu'à la fin de la semaine 1 dollar valait déjà 20 Nouveaux Zaïre.

Mes collègues dans la Province la plus proche se trouvaient dans la situation où les anciens billets étaient acceptés par les commerçants mais refusés par le Gouvernement, donc les soldats prenaient tous les anciens billets qu'ils pouvaient trouver. Comme c'était la région des diamants, tout le monde avait l'habitude de traiter tout en dollars et ceux-ci circulaient librement, tellement librement que les militaires ont trouvé que ceci ferait un apport appréciable à leur ordinaire. Résultat, plus aucune devise légale.
Des commerçants avisés s'aperçurent que sur le nouveau billet, le Président était représenté avec un costume « à la Baudouin » et une cravate. Etant donné que le costume était le symbole de l'esclavage (vous savez, le temps où il y avait toujours à manger ?) et que le fier citoyen modèle nouveau se devait de porter «l'abacos », ce billet ne pouvait pas être authentique (autre mot sacré). Ils firent donc le tour des pauvres agriculteurs pour leur offrir, dans un élan de solidarité nationale, de reprendre ces non-authentiques billets contre par exemple d'authentiques morceaux de plastique de Thaïlande. On prétend que cela à marché.
Il n'est pas nécessaire d'aller si loin pour vivre des fantaisies monétaires. Dans les années 70, en Italie, pour des raisons que tout le monde a oubliées, il n'y avait pas de monnaie. Pas de pièces de 50 ou 100 lires. Il fallait faire ses achats de telle manière qu'on tombe toujours sur un compte rond. Les receveurs des autobus se faisaient une fortune à revendre aux commerçants les pièces qu'ils avaient récoltées pendant la journée. Le premier mot qu'un étranger apprenait, après la phrase "troppo caro" (trop cher) était "spicci" (monnaie). Les commerçants donnaient le change en bonbons, cigarettes et autres saletés. Les Italiens qui ne sont en rien moins inventifs que les Africains découvrirent que les Organisations avaient le droit d'imprimer des "bons à vouloir", tant que ceux-ci étaient de petite valeur. Et toutes les coopératives, associations, entreprises, de se mettre à imprimer des billets de 50 jusqu'à 500 lires. Sur ces bons il était clairement marqué que l'émetteur s'engageait à rembourser ces bons sur présentation. L'astuce était que si vous habitiez à Rome, est-ce que vous étiez prêt à voyager jusqu'en Calabre pour échanger dix bons de 500 lires ? Et ce qui devait arriver arriva, un jour les trains de pièces de monnaie arrivèrent, il n'y eut plus de manque de monnaie et du jour au lendemain tous ces "bons-à-valoir" n'étaient plus que du papier. Soit tout profit pour l'Organisation qui les avait émis.