Un Eléphant dans mon carburateur | home
Gardiens
Vivre dans une grande ville ou en périphérie, c'est dangereux. Nous devions toujours être sur nos gardes. Nous vivions dans une belle maison avec un énorme jardin, le tout clôturé. Clôturé c'est peut-être beaucoup dire



Au début nous n'avions presque pas de clôture du tout, notre maison était devenue le sentier coutumier par où ceux qui remontaient de la rivière passaient pour aller à Linda compound. Nous avions vraiment l'impression de gêner ces hommes qui traversaient notre jardin. Puis nous avons eu une clôture, un grillage sur trois côtés de la maison, ce qui est bien, mais laisse encore de grandes possibilités aux rôdeurs. Peu à peu nous avons agrandi la clôture, nous tous seuls, sans autorisation, au grand désespoir de l'Organisation qui voulait absolument obtenir d'abord l'accord du Quartier Général, lequel Quartier Général voulait qu'on lui fournisse trois factures pro-forma, ce qui est une aimable plaisanterie en Zambie où vous pouvez fournir n'importe quelle facture à n'importe quel prix.

Quand on pense “clôture” en Europe, on pense à du grillage, des poteaux, des fils de fer, peut-être même du fil de fer barbelé. Chez nous cen'était pas çà du tout et nous avons mis beaucoup de temps à comprendre.
La clôture se fait en saison sèche. En saison sèche parce que c'est le moment où une herbe grande comme du lin (ou du chanvre) est sèche et prête à être récoltée. Nous avions la chance d'avoir à côté de la Station de Recherche une forêt domaniale, ce qui en notre langage voulait dire la forêt de tout le monde. L'herbe à clôture n'est pas n'importe quelle herbe, le gardien et le jardinier savent très bien comment la choisir. Un étranger comme moi, par exemple, pourrait facilement confondre l'herbe à clôture avec l'herbe à toiture, mais vraiment que peut-on attendre d'autre d'un blanc ?

La technique consiste à envoyer le jardinier ou l'homme à tout faire le matin avec un coupe-coupe ou une faucille et essayer de le retrouver le soir. Le jardinier au cours de la journée peut avoir décidé que l'endroit prévu ne lui convenait pas ou que l'herbe était plus belle de l'autre côté. Il peut aussi avoir eu des raisons valables comme les guêpes, les mouches qui voulaient l'assister. Parfois il a des raisons encore plus valables, à savoir que le jardinier d'une autre maison a décidé de couper l'herbe dans le même champ que lui.
Le résultat est parfois étonnant. Le soir je pars avec la voiture à l'endroit où j'ai laissé le jardinier. Je ne le vois pas mais je trouve un tas d'herbe coupée. Je charge donc l'herbe sur le pick-up, au moins deux voyages. Le lendemain mon jardinier arrive à la maison pour m'apprendre que j'ai chargé l'herbe du voisin. C'est sans importance car à la première occasion le voisin me volera mon herbe.

Retrouver l'herbe n'est pas le seul problème. La saison est aussi celle de la chasse aux rats des champs. La technique n'est pas très compliquée. Vous partez à deux avec une pelle, vous trouvez un endroit qui vous semble propice, vous mettez le feu à l'herbe, les rats se réfugient dans le trou, il ne reste plus qu'à creuser. Il va de soi qu'en saison sèche le feu ne s'arrêtera seulement que lorsqu'il ne trouvera vraiment plus rien à brûler sur son passage. C'est ainsi que j'ai vu diverses maisons et même un autobus qui avait été parqué au bord de la route par suite d'une crevaison disparaître en fumée. Ceci est mineur, ce qui est majeur c'est que si j'ai laissé mon herbe sur le bord du champ elle sera brûlée avec tout le reste.

La saison des clôtures correspond aussi avec la saison des vacances des blancs, nous avons donc tendance à nous dire que nous récolterons l'herbe au retour. Au retour, bien sur, il ne reste rien sauf soit de l'herbe coupée, soit de l'herbe brûlée, ce qui veut dire qu'il faut attendre un an.
La récolte de l'herbe à clôture vous introduit aussi aux concepts développés par les nouvelles mathématiques.
Vous amenez le jardinier au matin au champ, il a donc 6 heures de travail, vous revenez le soir et le tas d'herbe ne suffirait même pas à construire un nid de poule. Si vous êtes encore un débutant vous vous lancez dans une discussion qui commence par une interrogation sur ce qu'il a fait, pourquoi il y a si peu d'herbe et accessoirement pourquoi le jardinier se déplace dans un nuage de bière et que son élocution marque certaines hésitations.
Enorme erreur !!!
Ne saviez-vous pas que quand votre courageux jardinier est arrivé sur le champ, cette femme qui habite là-bas dans la maison qui est là où le ruisseau est traversable, cette femme a appelé parce que de terribles voleurs voulaient prendre son maïs, sur quoi le courageux jardinier est parti à son secours. Comment, il ne peut pas entendre quelque chose d'une maison qu'on ne voit même pas avec des jumelles ? Si, justement, lui a une audition spécialement bien développée, en fait dans sa famille tout le monde entend particulièrement bien, en fait dans le village lorsqu'on voulait entendre quelque chose on venait toujours chercher son père pour écouter, en fait son frère aussi, mais lui aussi était connu surtout par le fait qu'il entendait tellement bien.
Comment, qu'est-ce que cela a à faire avec la coupe de l'herbe ?..
C'est pourtant évident, en arrivant pour chasser les voleurs qui étaient nombreux, il y avait le grand et l'autre encore plus grand et celui qui était très armé et le petit et celui qui portait la fourche qui porte mauvais sort, mais lui, notre jardinier, n'écoutant que son courage, s'est précipité et leur a fait tellement peur que lorsqu'il est arrivé il n'y avait plus personne, mais la dame était tellement reconnaissante qu'elle voulait qu'il se repose et justement, il y avait un bar à côté et vous comprenez bien que lui ne pouvait pas entrer dans la maison d'une femme seule, il a donc été se reposer un peu dans le bar.

Il est très content que le patron arrive enfin maintenant car justement il est un peu fatigué après cette journée si dure et il serait content de rentrer chez lui, et en y pensant bien, le patron devrait considérer les efforts qu'il a faits toute la journée et toutes les personnes qu'il a aidées et tout de monde dira au patron que son jardinier est le plus fort et le plus courageux et le plus serviable et que 20 kwacha çà l'arrangerait bien.
Donc non seulement vous n'avez pas d'herbe ce jour-là, mais vous risquez d'en être aussi de 20 kwacha que vous ne reverrez jamais, plus le lendemain avec la gueule de bois que le jardinier va avoir, il y a un risque sérieux qu'il se déclare victime d'une crise de paludisme.
Ceci n'est que le début de l'histoire de la clôture. Sur deux côtés de ma maison j'avais des champs de maïs, ce qui est un pléonasme, s'il y a des champs, qu'est-ce qu'il y aurait d'autre que du maïs ? Mes voisins fermiers, ou qui se déclaraient tels, une fois le maïs récolté ne connaissaient qu'une manière pour nettoyer le champ, c'est à dire le feu. On met le feu dans un coin du champ, de préférence à une heure où il n'y a personne pour vous voir, puis on s'en va discrètement. Je passais donc chaque année quelques jours et même quelques nuits agréables en hiver à essayer d'empêcher les feux d'arriver jusqu'à ma maison. Une clôture d'herbe bien sèche, il suffit d'une brindille et hop, tout s'embrase.

De toute façon mes deux voisins/voisines auraient été ravis de me voir embêté puisque toute l'année je les empêchais de détruire les arbustes. lis avaient la bonne habitude d'utiliser les racines comme enzymes pour la fabrication de bière. Les arbustes crevaient, la colline perdait toute protection, les fermiers étendaient leurs champs dans cette pierraille qui ne produisait strictement rien, et tout le monde était perdant.

Les feux de brousse offrent deux autres plaisirs. Comme personne ne l'a deviné, le feu de brousse se propage dans la brousse. La brousse est brousse parce qu'on ne peut pas passer à travers, et on ne peut pas passer à travers à cause des épines. Lorsqu'il y a le feu on a donc le plaisir et de se faire piquer de partout par ces magnifiques aiguilles longues de 5 cm, et ce n'est pas vraiment une consolation que de savoir que les aiguilles sont en fait des feuilles durcies. De plus les serpents semblent avoir une aversion incompréhensible pour leur transformation en merguez! Heureusement qu'on a assez à faire avec les flammes pour ne pas s'inquiéter de ces reptiles. Ce n'est pas non plus une énorme consolation que de savoir que ces reptiles étaient les maîtres de la terre bien avant que nous, mammifères, commencions nos balbutiements ; est-ce qu'ils nous en garderaient rancune ?

Ces maisons que nous occupions appartenaient au Gouvernement. C'étaient d'anciennes propriétés de fonctionnaires coloniaux, ceux-ci avaient droit à un logement de fonction. Les coloniaux partant, le Gouvernement héritait des maisons, ce qui ne lui déplaisait pas, mais il héritait aussi des frais d'entretien, ce qui lui déplaisait fortement. Cependant le Gouvernement avait résolu le problème de deux manières très efficaces, d'abord en ne réparant rien du tout, deuxièmement en y installant des experts de coopération reconnaissants qui eux pouvaient entretenir les maisons.

L'entretien était facilité pour nous par le fait que nous pouvions faire appel aux spécialistes de la station de recherche. Lorsqu'un robinet fuyait, on envoyait le jardinier à la station (500 mètres aller retour, soit 4 heures) avertir le Chef de Service de notre besoin. Puis le lendemain, puis le jour d'après. Un jour arrivaient deux plombiers sur le coup de 1 1 heures. De pauvres, pauvres plombiers et si vous ne l'aviez pas compris, ils vous l'expliquaient longuement. Si le message rentrait mal, ils estimaient de leur devoir d'attirer votre attention sur le fait que
en Zambie on déjeune à 11 heures.
Le plombier pouvait être considéré comme un invité d'honneur.
Cette discussion donnait lieu à un match passionnant, pourquoi diable est-ce que les gens regardent le tennis à la télé lorsqu'il y a des sports tellement plus excitants à observer.
Le résultat n'avait pas d'importance ;
Soit les plombiers recevaient à manger, ce qui les amenaient à 12 heures, la sirène sifflait, ils avaient donc l'obligation gouvernementale de rentrer chez eux.
Si ils ne recevaient pas à manger ils vous expliquaient qu'ils devaient rentrer chez eux pour préparer le repas.
En tout ce temps pas un coup d'oeil n'a été accordé au robinet.
Quelques jours plus tard, le Chef d'équipe ayant essayé d'obliger les plombiers à faire un travail déplaisant, ceux-ci découvrent l'urgence qu'il y avait à venir réparer chez moi. Absolument impérativement urgent.
La sûreté de leur diagnostic n'avait rien à envier à Sherlock Holmes. Une étude approfondie du robinet par des méthodes scientifiques (ouvrir, fermer, ouvrir, fermer) aboutissait au diagnostic : « It is dead », le robinet est foutu. Il faut changer le robinet. Coup de chance, lui, le plombier avait un ami qui pour la modique somme de 20 kwacha pouvait vendre un robinet. Nous acceptons et le lendemain un nouveau robinet est installé, curieusement le vieux robinet à disparu. Il sera revendu au prochain étranger pour la somme modique de 30 kwacha. J'ai donc pris l'habitude de faire comme tout le monde, de découper mes joints dans de vieux pneus et de faire mes réparations moi-même.
Nous étions donc les nantis et à ce titre un bon objet pour les voleurs.
Pour éviter tout malentendu je préfère tout de suite expliquer qu'à la place des voleurs j'en aurais fait autant. Si vous vivez dans la misère, la vraie, celle où non seulement vous ne savez pas comment vous allez faire pour trouver à manger mais aussi vous ne vous souvenez même pas de votre dernier repas, qu'à côté vivent des personnes qui possèdent tant qu'elles pourraient acheter à manger pour des années, la solution semble évidente.
Nous devions donc nous protéger des voleurs. Nous avons eu la chance d'arriver à une époque où le vol n'était encore qu'artisanal. Des voleurs, c'était un ou deux hommes qui essayaient de rentrer dans le jardin la nuit pour voler un objet qui y traînerait. Dix ans après les voleurs étaient organisés en bandes armées, tellement armées que si vous arriviez à alerter la police, celle-ci sagement mettait 2 heures à s'équiper avant d'arriver afin de ne pas se retrouver confrontée aux voleurs.
Pour la police c'était encore plus compliqué que cela puisque la voiture dite d'intervention était généralement utilisée par le Chef de Poste pour ses activités personnelles, il n'y avait donc pas de voiture pour se rendre sur les lieux du crime ; ensuite, s'ils intervenaient, comment pouvaient-ils être surs qu'ils n'allaient pas tomber sur les militaires qui étaient les voleurs les mieux équipés ?.
C'est pourquoi nous devions avoir des gardiens de nuit. Immédiatement on voit la contradiction interne contenue dans ce concept. La nuit les gens dorment. Les gardiens sont des êtres humains : donc les gardiens dorment.
Ce concept était tellement évident pour beaucoup de gardiens que la première chose qu'ils faisaient en arrivant était d'arranger leur lit et leur feu pour la nuit. Un de mes postulants gardiens a été très offensé d'être renvoyé parce qu'il dormait dans la hutte des outils de jardinage. J'ai même connu des gardiens qui vers les 1 0 heures du soir se déshabillaient, se lavaient, s'enveloppaient d'une couverture et dormaient.
Mes gardiens n'avaient pas totalement tort, la journée ils travaillaient ou cherchaient du travail ou essayaient de trouver une occasion de se nourrir quelque part. Le soir, comme moi, ils étaient donc fatigués. Cela leur semblait parfaitement absurde que je leur demande, en plus d'une journée de travail ordinaire, de produire une nuit de travail. Je compliquais encore les choses en les nourrissant le soir, une bonne nourriture chaude sur un estomac vide vous donne une profonde envie de dormir.

Une parenthèse sur les occasions de manger gratuitement pendant la journée, système que tous les abandonnés connaissaient. La coutume veut que l'importance d'une personne se mesure au nombre de personnes qui vont assister à ses funérailles ; ainsi au Ministère de l'Agriculture, si quelqu'un de la maison ou vaguement de la maison mourait, tout le Ministère se vidait pour participer aux funérailles. Cela allait si loin que si quelqu'un de la famille de quelqu'un qui travaillait au Ministère décédait, tout le Ministère allait aux funérailles. Avant et après les funérailles, ceux qui participent au deuil doivent être nourris. C'est ainsi que les clochards et les enfants abandonnés arrivaient à trouver un peu de nourriture. Plus le personnage est important, plus la période de deuil est longue, plus la période de nourriture gratuite est longue.

C'est même un grand problème pour la famille du défunt qui est parfois forcée, pour se débarrasser de ces pique-assiette, de leur fournir un billet d'autobus pour rentrer chez eux avec un paquet de nourriture pour le voyage, parfois même un pantalon car il est interdit de voyager le derrière nu.
parenthèse fermée
Le gardien de nuit doit aussi résoudre un problème auquel il n'y a pas de solution : s'il ne dort pas la nuit parce qu'il garde, comment va t-il faire pour dormir le jour ? La réponse est que c'est impossible. S'il a un "chez lui", au mieux ça sera une pièce, éventuellement deux pièces, sachant que la charge par pièce est normalement de 4 à 5 personnes, que les enfants font du bruit, qu'il faut préparer la nourriture, que les voisins habitent à 1 mètre, il est donc impossible de se reposer.

Un de mes gardiens avait résolu le problème d'une manière inattendue. Il s'était construit une chaise longue et il y était assis, devant sa maison, de 6 heures à 1 1 heures. C'était son repos. Il y gagnait de tous points de vue. Les voisins le voyaient allongé sur sa chaise pendant le jour, c'était donc un homme qui ne cherchait pas de nourriture, c'était donc un homme important. Toute la famille était à sa disposition pour lui amener de l'eau et à manger. Il était important. Il jouissait aussi de beaucoup de respect car combien de personnes dans le compound pouvaient se vanter de manger un repas le jour et aussi un repas la nuit ?

Le premier travail du gardien de nuit lorsqu'il arrive est de trouver du bois pour le feu de la nuit. Au début cela se passe pas trop mal, il y a toujours quelques brindilles et bouts de bois mort, puis le temps passant le gardien a tendance à élargir la notion de "bois mort". Tout bois qui pourrait devenir du bois mort est déclaré décédé par anticipation et au début la branche est coupée, puis l'arbre tout entier. Les gardiens ne sont pas longs à découvrir qu'un arbre traité avec de l'huile de vidange va mourir en un mois. Les flamboyants étaient aussi très appréciés pour leurs gousses qui brûlent d'une manière satisfaisante à part leur mauvaise habitude d'exploser et de réveiller le gardien au milieu de ses rêves.

Nous avons donc trouvé plus simple de fournir au gardien un sac de charbon de bois par mois. Le problème est qu'au début du mois, le sac à l'air tellement gros et la fin du mois tellement loin que la jonction fin du sac/fin du mois est bien plus difficile que l'arrimage du Soyouz et de l'Atlantis.
Normalement le gardien ne reçoit pas à manger, parfois chez des patrons vicieux il reçoit du thé très fort. Chez nous il recevait thé et repas. Son grand plaisir à l'arrivée était d'étudier les ressources du panier repas, le résultat prévisible étant que le gardien qui devait arriver à 7 heures du soir arrivait à 6 heures et qu'à 7 heures le panier repas était consommé. Restait le thé. Le thé n'a qu'un lointain rapport avec notre thé à nous, c'est plutôt à comparer à ces breuvages utilisés par les marathoniens pour équilibrer le taux de glucose du sang, le thé doit donc contenir un maximum de sucre et de lait, la partie thé pouvant parfaitement être ignorée.

Les nuits sont longues lorsqu'on est gardien, encore que nos hommes n'avaient rien à envier aux sages hindous pour leur capacité à entrer en transe. Une fois le repas pris, ayant fait un ou deux tours de jardin, le gardien estime qu'il est temps de s'installer avec une couverture sur les épaules, devant le feu, et il entre en catalepsie. Jusqu'au matin 6 heures il sera parfaitement immobile, il ne dort pas mais se trouve hors du monde. De plus le gardien se doit de lutter contre toutes les bestioles qui désirent profiter de son feu la nuit, pour ce faire, il se met de préférence du côté "fumée" du feu, ce qui n'arrange pas ses yeux.

Le gardien a en général droit à une hutte, le problème étant que son interprétation diffère de celle du patron. Pour le méchant patron, la hutte est là pour protéger le gardien des intempéries, pour le gardien la hutte est comme un isoloir qui doit le retirer du monde. Au fur à mesure des semaines les murs ont tendance à s'élever, la porte à se rétrécir, à moins d'avoir la vision de Superman, le gardien, déjà aveuglé par les braises du feu ne risque pas de voir quoi que ce soit.
Nous avons mis beaucoup beaucoup trop de temps à comprendre la réalité de la vie d'un gardien de nuit. Ce n'est que dans les dernières années que nous avons trouvé la solution qui était pourtant évidente.
James était limité dans ses rondes nocturnes par le fait que derrière la hutte nous avions encore la pierre tombale d'un des premiers habitants du lieu, à voir le nom probablement un huguenot de l'Afrique du Sud qui aurait remonté jusqu'à la Fédération du Nyasaland. James n'appréciait pas du tout ce voisinage avec un mort. Sa crainte s'est trouvée confirmée lorsque les esprits ont commencé à se manifester par des lumières clignotantes qui se promenaient la nuit dans les buissons. Je ne sais pas s'il a vraiment été convaincu par ma démonstration des dons des lucioles.
La fierté de James c'est qu'il avait une torche, luxe que nous pouvions nous permettre puisque nous avions découvert les piles rechargeables, car il ne fallait pas espérer acheter une pile à Lusaka. La torche n'était pas vraiment indispensable puisque nous avions des projecteurs tout autour de la maison toute la nuit.
Nous avons après quelques années de problèmes décidé que le seul moyen était d'avoir deux gardiens, l'idée étant qu'un pouvait dormir pendant que l'autre patrouillait. Le résultat fut évidemment que nous avons eu deux gardiens qui dormaient.
Un jour l'idée géniale est enfin arrivée, un des gardiens a été installé dans la hutte en haut du jardin, l'autre dans une hutte à l'entrée du jardin, la maison étant entre les deux.
Un gardien devait patrouiller une heure pendant que l'autre faisait ce qu'il voulait. Le gardien actif passait au bout d'une heure le relais au gardien au repos. Une horloge accrochée à la fenêtre de la cuisine leur permettait de contrôler l'heure. Le système a fonctionné merveilleusement pour une raison que nous n'avions pas prévue. L'obsession des gardiens est devenue que "l'autre" peut-être allait tricher et que lui, qui était honnête et travailleur, allait être forcé de faire le gardien 65 minutes pendant que l'autre feignant dormait. lis ne se faisaient pas grâce d'une minute, le grand plaisir du gardien était la pensée qu'il allait pouvoir réveiller l'autre dans moins d'une heure.
Finalement ce n'était pas un mauvais travail. La nuit était longue, c'est vrai, mais il avait un repas le soir, un thé chaud et renforcé le matin à 6 heures et la moitié du temps il pouvait dormir au chaud. Combien de personnes pouvaient en dire autant ?
L'inconvénient du repas servi le soir et du petit déjeuner le matin c'est que le gardien, rentrant chez lui n'avait plus faim et affichait une certaine incompréhension face à l'expression des membres de sa famille qui eux avaient faim. C'est tout à fait normal dans la vie familiale de considérer que lorsque le Chef de la famille n'a plus faim c'est que personne n'a faim. De plus, tout argent dépensé pour de la nourriture inutile c'est ça en moins pour la bière et la vie sociale.
Un gardien a droit à un uniforme. Il faut lui fournir des vêtements car les nuits sont froides et riches en moustiques. On juge de la générosité du patron à l'épaisseur du tricot. Il doit avoir aussi comme arme un manche de pioche, et, pour ma maison, les nuits étant noires, une torche, la plus puissante possible. Nous avons aussi essayé de lui donner un sifflet, sur le modèle des "cops" anglais, la seule chose qui soit jamais arrivée c'est qu'il ait “perdu” le sifflet.
Le manche de pioche est tout à fait symbolique; la première chose que fait un gardien s'il aperçoit des voleurs c'est soit de se cacher dans les buissons, soit de sauter dans le jardin voisin et de disparaître le plus loin possible. Il a parfaitement raison car s'il intervient d'une manière musclée, il est certain que les voleurs sauront le retrouver dans le "compound" et se venger d'une manière riche et généreuse.

Le rôle du gardien est donc de me réveiller s'il perçoit un danger, ensuite c'est à moi. De ce fait pendant mes années en Zambie je n'ai pas dormi beaucoup de nuits complètes. Etant le seul riche disponible à aider, je me suis retrouvé à garder tout le quartier. Dans les dernières années j'ai même acheté un fusil de chasse pour pouvoir patrouiller, sans bien savoir qu'est-ce-que j'aurais fait si j'avais rencontré des attaquants? Si un voisin était attaqué, la technique était pour la famille de s'enfermer dans une chambre et de taper le plus fort possible sur des chaudrons/tambours jusqu'à ce que de l'aide, c'est à dire "moi" arrive.

La station de recherche, à un kilomètre de ma maison avait une dizaine de gardiens, mais c'était tout de même moi qui devait intervenir lorsque leur garage était attaqué. Ces gardiens, en cela fidèles à la tradition, dormaient lorsque les voleurs arrivaient, ceux-ci n'avaient donc aucune difficulté pour les neutraliser. Vers 2 heures du matin, lorsque les gardiens étaient arrivés à se dépêtrer des cordes ou plutôt lorsqu'ils étaient surs que les bandits étaient loin, on entendait l'alarme de la station. Ce n'était vraiment pas la peine de se dépêcher pour aller les aider car à ce moment tout était fini depuis longtemps, mais on y allait tout de même car c'était la même alarme pour les incendies, et là il fallait vraiment aider.
Rapidement nous avons compris que le gardien ne devait pas seulement surveiller la maison mais aussi la voiture lorsque nous allions à Lusaka.
Les autorités municipales nous dirent que c'était une preuve indubitable du développement du pays que les voleurs ne cassaient plus les vitres de voitures mais employaient des fausses clés.
Lorsqu'on parquait la voiture on avait aussi affaire aux petits voleurs. Un tapait à la fenêtre du conducteur, et pendant qu'on discutait de choses les plus idiotes possibles un autre passait le bras par la vitre côté passager et piquait tout ce qui était à portée de main.
Pendant qu'on allait au magasin (lequel ?), puisqu'il n'y avait rien à acheter! Oui, mais ça c'est devant ; il faut donc essayer de persuader le propriétaire de vous vendre ce qui est derrière ! Aussi, pour un objet, il faut faire 10 boutiques, donc pendant qu'on est dans la boutique les voleurs ont tout le temps pour emprunter
les pneumatiques
les roues
en fait tout ce qui dépasse.
tout ce qui est empruntable en dessous
Pour éviter cela on mettait le jardinier dans la voiture. Le résultat est qu'ils se mettaient à 3 ou 4, deux bloquant le jardinier dans la voiture pendant que l'autre dépiaute la voiture. Il est même arrivé qu'un démonte le pneu de secours pendant que le jardinier était assis dans la voiture. Une autre bonne plaisanterie est qu'un "bon citoyen" avertissait le jardinier qu'un voleur était derrière la voiture, le jardinier sortait, et hop, les voleurs entraient dans la voiture.
Il ne restait plus qu'à avoir deux gardiens, un dans la voiture, un dehors.
Ceci, c'était pour la voiture. Nous, pendant ce temps- là marchions en ville, d'une espèce de démarche de crabe arthritique qui aurait eu une crise d'hémiplégie. Nous devions nous méfier de deux techniques. Un homme marchait devant nous, il s'arrêtait brutalement, on lui rentrait dedans et pendant ce temps-là l'homme derrière vous faisait les poches. Ca, c'est du raffiné. L'autre technique beaucoup plus rustre était la mêlée à 4 autour de nous avec une pointe de couteau dans le dos. C'est très convainquant même si ça manque de finesse.
James a été avec nous pratiquement du début à la fin. Cela commence comme une belle histoire du genre "comment à partir de rien je suis devenu Chef d'Entreprise" et ça se termine en "Comment j'ai gâché ma vie pour rien".
James est arrivé chez nous une semaine après notre installation. On ne peut pas dire qu'il soit arrivé chez nous, plutôt forcé chez nous par son frère aîné qui était "chef' du "guesthouse" à notre droite.
James était encore un tout jeune garçon qui ne connaissait strictement rien de la vie et de ses tentations.
Pendant des années il a été alternativement jardinier et gardien selon les nécessités du moment.
Le vendredi il demandait terrifié s'il pouvait avoir une avance de salaire de 3 kwacha, somme qui lui permettait d'entrer au parc à 5km de chez nous, de boire un Coca et peut-être de manger quelque chose. C'était là sa distraction du dimanche. Peut-être même qu'il allait à l'église le dimanche.
Seulement James était né sous la malédiction de la gémellitude et ça nous ne le savions pas.
Un jour j'arrive dans le champs derrière la maison et je n'avais plus un James, mais deux. L'autre c'était son frère jumeau John qui d'habitude travaillait dans une province à mille kilomètres de Lusaka. John était l'ange noir de James, John buvait. John mentait. John passait son temps avec les filles. Du jour où il revint à Lusaka la vie de James se trouva transformée. Il apprit l'alcool, les nuits dans le caniveau en revenant du bar, les matins où, dans le meilleur des cas, il nous faisait informer qu'il ne pouvait venir suite à une crise de paludisme.
James et John devenaient les meilleurs clients du bar, toute la cité racontait leur dernière virée. On les retrouvait la nuit dans un fossé, sans chaussures et sans pantalon, un bon samaritain passant par là les leur ayant enlevés probablement pour éviter qu'ils ne s'abîment.
La bière et les filles, ça coûte cher, James n'eut plus que des dettes.
James fut averti, réaverti, sanctionné, resanctionné, sermonné, finalement je lui ai dit que si encore une fois il ne se présentait pas au travail il serait renvoyé définitivement. Ce qui arriva.
Je demande à James pourquoi il a pris ce risque, sachant qu'il serait renvoyé pour toujours et il fit cette réponse remarquable :
"Je ne vous ai pas cru".
Et c'est parfaitement vrai qu'on ne croit jamais rien. Tous les discours sont à décoder et comprendre. Lorsque votre collègue vous dit que le travail sera fait pour dans 2 jours, vous êtes un idiot si vous prenez ceci dans son acceptation immédiate, sans décoder la phrase.
Un grand codeur de discours était mon "cuisiner" Aaron". Une petite cinquantaine peut-être. Celui-ci ressemblait à un Quasimodo amélioré, ce qui ne le gênait pas tellement, lui se voyant comme le Don Juan local.
Aaron avait été homme de maison presque toute sa vie, il connaissait bien toutes les habitudes étranges des coloniaux. Il avait retenu les pratiques et règlements coloniaux, surtout en ce qui concernait les avantages acquis.
Avec Aaron nous avions convenu qu'il gagnait le salaire d'un cuisinier, qu'il serait payé chaque mois. Rapidement nous avons compris qu'en fait il devait être payé chaque semaine. De cette manière nous étions certains qu'il aurait à manger au moins pendant quelques jours. C'était peut-être une mauvaise idée de payer son salaire le samedi, ce jour ayant la particularité d'être suivi d'un samedi soir lequel sera éventuellement suivi d'un dimanche soir, ce qui laisse vraiment peu de chances qu'il reste quoi que ce soit en poche le lundi matin.
Ceci avait des avantages pour nous. En théorie Aaron prenait son service à 7 heures du matin, ce qui n'est pas tôt dans un pays où la vie commence à 5 heures, au lever du soleil. La première tâche de Aaron au début de la journée était de préparer le petit déjeuner pour les serviteurs. Comme il avait faim, plus il arrivait tôt, plus tôt il pouvait se nourrir. C'est ainsi que Aaron arrivait toujours à 7 heures, même à 7 heures moins le quart.