Un Eléphant dans mon carburateur | home
Alice
ALICE et Little JOHN.
Une belle journée, un dimanche, nous sommes réunis chez un collègue chinois, nous, les travailleurs de la Station de Recherche. Grillades, salades, poulets en barbecue, thé, café, soft drinks, (s'il y en avait ce mois-là). Nos anciens voisins, le Dr Theresa Watts et son mari sont là, en visite, de passage pour quelques jours. Un message arrive, Alice est devant la grille et voudrait voir le Dr Watts. Comment Alice a-t-elle su que Theresa Watts est ici ?
Theresa sort la voir. Elle est là avec un bébé dans les bras et un autre enfant posé sur la marche qui n'arrive pas à se tenir assis, la tête dodeline d'un côté à l'autre.
Diagnostic ?
Paludisme cérébral et malnutrition.
Pas joyeux comme diagnostic: le paludisme cérébral est une maladie terrible qui frappe brutalement et peut laisser des séquelles toute la vie si on en réchappe.
Theresa avait encore les contacts qu'il fallait dans le monde médical, l'enfant sera soigné. Dans ce cas cela veut dire anti-paludéens, antibiotiques et nourriture.
L'enfant, c'est Petit John. Alice est épouse de Lamec, l'ancien jardinier de Theresa, qui avait suivi les familles de ses serviteurs de très près. Lamec arrivait tous les matins à 7 heures avec le petit John sur ses épaules. Nous pouvions tout juste voir la tête de John passer au-dessus de la clôture. Tous les enfants du village souffrent de malnutrition, et petit John recevait son petit déjeuner et toutes les heures un petit snack . C'était devenu un fameux petit gaillard quand les Watts étaient retournés en Angleterre et la famille de John repartie à Chipata, leur pays d'origine.

Alice est une personne d'exception. Alice est jeune, belle et seule maintenant. Elle vient d'être abandonnée par son mari. En Afrique une jeune femme abandonnée avec des enfants, qui ne possède ni maison ni terre, n'a pratiquement plus qu'une seule possibilité:elle doit trouver un homme qui la nourrira, elle et sa famille. L'homme la nourrira pour un temps, puis la lassitude venant, les problèmes arrivant, l'homme la renvoie. Elle doit donc trouver un autre homme. Elle commence à vivre au bord de la prostitution. Cette histoire se répète dans tous les compounds et jusqu'à présent personne n'a encore pu inventer une fin heureuse à ce début.



Alice travaille dans les champs. La houe monte, descend, monte, descend, monte, descend, Alice avance d'un demi- pas, puis d'un demi-pas, puis d'un demi-pas. Il est 7 heures du matin pour nous, pour Alice il est 2 heures après le levé du soleil. Alice, c'est son nom pour les riches, pour les gens normaux c'est "la fille née l'année où la rivière a emporté la maison".



Alice pense, et puis non ce n'est pas vrai, si vous croyez qu'on pense quand on prépare un champs, c'est que vous ne savez pas ce que c'est que de travailler. La houe monte, descend, monte descend, sur le dos l'enfant parfois secoue un peu les jambes, la houe monte, descend, Alice avance d'un demi-pas, Alice rêve, elle voit un chitenge qu'elle ne pourra jamais acheter, mais peut-être qu'Ernest pourra lui donner les chitenge si il ne boit pas toute la paie de son travail à la cimenterie. La houe, monte, descend, Alice avance d'un demi-pas, Alice rêve, peut-être que si elle emprunte 150 kwacha au patron blanc pourrait-elle prendre l'autobus jusqu'au lac et acheter du poisson séché qu'elle revendra sur le marché local? Le voyage coûte 50 kwacha, le poisson 80, si elle le revend sur le marché local elle peut avoir 250 kwacha et alors elle peut acheter le chitenge elle-même sans demander à Ernest qui de toute façon va lui promettre puis après le samedi il ne restera rien sauf le mal de tète, le froid et peut-être encore un enfant.

La houe monte, tombe, monte, tombe,
Alice est seule dans le champs, les autres femmes ne veulent pas travailler avec elle, Alice est seule, elle a besoin d'un homme, c'est une femme qui peut vous prendre votre homme, la houe monte, descend, le monticule où le maïs sera planté s'allonge, la houe monte, descend, Alice est inquiète, le Petit John continue à avoir des convulsions, il joue, il est comme les autres et soudainement ses bras se crispent, sa tête tombe, ses yeux roulent, c'est sur que quelqu'un lui a jeté un sort, même si la doctoresse du dispensaire dit que le petit John a attrapé la malaria cérébrale! D'ailleurs comment croire une doctoresse qui vous dit que la malaria vient des moustiques alors que tout le monde sait que cela vient de la pluie.

Lorsque nous avons rencontré Petit John ce jour-là, c'était un enfant au bord de la mort dans les bras de sa mère. Plus tard petit John deviendra grand John, un enfant intelligent et sociable. John fera même un petit miracle, c'est lui qui apprendra à l'enfant de Finias, notre jardinier fou, ce que c'est que de jouer.
L'histoire d'Alice est compliquée. Par chance elle avait une maison, la maison que la famille habitait avant le départ pour Chipata, que la grand-mère était parvenue à tenir vide tous ces mois. Enfin, nous, nous hésiterions peut-être à appeler ceci une maison.

Le premier progrès lorsqu'on était possesseur d'une hutte-maison c'était d'acheter un toit. C'est vrai que les anciens toits en herbe étaient très bons, mais il y a de moins en moins de vieux qui sachent faire un vrai toit d'herbe. Ceux qui prétendent le faire se contentent d'empiler vaguement l'herbe sur des bâtons plus ou moins fragiles. Les premiers temps cela ressemble à un toit, au bout de quelques mois ça ressemble à un dromadaire ayant souffert de rachitisme dans sa jeunesse: les premiers trous apparaissent, des touffes d'herbe sont forcées dans le toit pour les boucher, des bouts dépassent ici et là et comme personne ne sait lier proprement le sommet du toit, l'eau s'infiltre par le sommet. Le fait que le toit est aussi utilisé Comme coffre fort, qu'on y cache tout ce qu'on possède de valeur n'arrange rien.



Annie a donc lancé un grand programme d'installation de toits en amiante. Oui, nous savons maintenant que l'amiante est dangereuse ! Là nous n'avions pas vraiment le choix: les toits étaient fabriqués à 5km de chez nous, à la cimenterie, Annie partait avec la Peugeot break, les plaques de toitures entraient exactement dans le coffre.
Pour les achats de plaques de toitures il y avait un chiffre magique : le chiffre "5". Nous étions à 5km de l'usine, nous chargions 5 plaques dans le coffre, il fallait 5 heures pour réaliser l'opération.
Cela peut sembler absurde qu'il faille 5 heures pour acheter 5 plaques. Ceci demande peut-être quelques explications.
Lorsque vous arrivez devant la grande grille de l'usine et avez parqué, il faut obtenir l'autorisation d'entrer . On entre alors dans une petite salle d'attente avec comptoir derrière lequel une dizaine de Zambiens s'affairent, discutent, consultent de grands livres de commande et attendre patiemment son tour car il vous faut une autorisation pour entrer en voiture et pour la faire peser afin de recevoir un bon d'entrée sur lequel le poids de la voiture est inscrit.

Vous devez ensuite présenter votre commande, pour cela trouver le contremaître qui doit l'enregistrer. Une dizaine d'autres personnes le cherchent et attendent leur tour . Il faut vérifier que les plaques sont disponibles, il doit donc faire venir le responsable du stock. Celui-ci sait parfaitement que les chiffres de stock sont faux, il doit donc aller voir au hangar ce qui est disponible. Si en cours de route pour aller ou revenir du hangar des tâches plus urgentes l'attirent, vous ne le reverrez plus et recommencerez le circuit.

Supposons maintenant que vous sachiez que les plaques sont disponibles, il faut maintenant les payer auprès du caissier; nous recommençons donc la méthode de la recherche, celle du caissier qui a été vu quelque part dans l'usine. Supposons que vous trouviez le caissier, même aussi irréaliste que ceci puisse être, supposons que le caissier ait à la fois les clefs du bureau, les clefs du tiroir, que le livret des reçus soit disponible, que l'unique stylo à bille n'ait pas été volé. Supposons.........

Nous devons arriver à la partie facile puisqu'il s'agit de payer. Ceci suppose que le caissier vérifie de nouveau, que les plaques sont disponibles (on appelle encore le responsable du stock qui naturellement entre temps à disparu) et il faut contacter le Directeur adjoint pour vérifier le nouveau prix. En fait il faut vérifier que les plaques de toiture n'ont pas été promises par un Directeur à un personnage important. Vous réglez la facture, en payant exactement la somme demandée puisque le caissier ne dispose pas d'argent liquide surtout pas de monnaie.
Muni maintenant de votre bon de caisse, vous vous dirigez vers les hangars de stockage.
Il vous faut de nouveau trouver le responsable des stocks qui a disparu.
Retrouvé et après avoir fait contrôlé le bon de paiement, il s'agit de trouver les ouvriers pour charger les plaques: un travail de titan, surtout que depuis le temps que vous êtes à l'usine vous commencez à approcher de l'heure de la sortie. Supposons que vous trouviez des ouvriers, il en faut 4, car si vous n'êtes pas prudent vous ne chargerez que des bouts de plaques. Ceci pose un problème légal: lorsque vous chargez les plaques, si elle se cassent (et elles se cassent souvent), qui en est responsable ?
Les plaques étant chargées dans la voiture, vous devez repartir, lorsque vous arrivez à la grille il faut retrouver le bon d'entrée, faire repeser la voiture avec son chargement, et, tout allant bien vous sortez.
Bien souvent la procédure est si compliquée qu'on vous demandera de revenir le lendemain.
Lorsque Annie arrive à la maison après un voyage sur la pointe des pieds, il faut décharger les plaques. Très très difficile: il faut essayer de les poser par terre de telle manière qu'elles ne se cassent pas.
Elles cassent !!!
On se dit qu'à la suite de cette longue procédure on devrait avoir des collaborateurs heureux, pas toujours : il arrivait que deux jours plus tard un d'entre eux arrivait à la maison, la mine toute triste; nous apprenions que lorsque la plaque avait été posée sur le toit elle s'était cassée. Progrès zéro.
Alice donc est passée par cette expérience qui pour elle commença bien, continua mal, se termina bien. Elle reçu les plaques d'amiante et le toit fut mis en place. Les pluies arrivèrent. Cette année-là ce ne furent pas seulement des pluies mais aussi des inondations. Les murs de la maison d'Alice, faits en briques d'argile séchée (qui n'avait en fait jamais été séchée) sont retournées à leur état original d'argile. La maison s'effondra.
Annie a reconstruit la maison avec Alice et tous les voisins. Ce fut une longue tâche ! On l'a reconstruite avec des moellons qui n'allaient pas se dissoudre, avec un toit, avec une porte et un cadenas, et très ambitieusement avec deux pièces.
Avec des journaux anglais, français, suédois et locaux, que nous partagions consciencieusement parmi notre petite famille, Alice a tapissé les murs avec le meilleur effet et surtout l'admiration de ses voisins et visiteurs. Elle a même commencé un petit jardin ; nous avons planté un avocatier et des bananiers, et elle a appris que l'eau du bain et l'eau de la vaisselle pouvait être réutilisée pour ses cultures.
C'est que Alice, pour qu'elle ait un peu d'argent "mérité", est aussi venue travailler chez nous et qu'elle y a vu nos installations.
Nous avons appris beaucoup pendant cette expérience, nous avons appris à connaître une femme courageuse qui ne se plaignait jamais, nous avons vécu cette solidarité africaine dont on parle si souvent et qu'on voit si peu.
Annie voyageait constamment dans le compound, un lieu qui dans la mythologie des étrangers était interdit aux blancs parce que tellement dangereux. Tout le monde au compound connaissait Annie.