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Burundi, terres de haîne
Nouvelles du Burundi

La Suisse ?
A première vue on se dit que les pays des grands lacs, ça ne doit pas être tellement différent des autres pays.
C'est faux !!*

C'est bien simple, vous prenez un beau pays avec de la place pour 100 personnes, vous y mettez 1000 personnes et pour simplifier le problème vous y ajoutez 2000 vaches.
Vous commencez avec un très beau pays près des nuages, de l'eau, du soleil, de l'herbe, des poissons.
Arrivent les premiers hommes et ils occupent le pays.
Puisqu'il y a de l'eau, il y a de la vie.
  D'autres peuplades arrivent et trouvent que le coin n'est pas mal, évidemment on est un peu serré.
 Comme les occupants sont assez pacifiques, on va les pousser juste un peu pour faire de la place.
Y-a comme un ennui, l'animal qui accompagne les nouveaux, c'est la vache.
La vache aime bien manger, entre autre de l'herbe.
Les trucs bruns sur l'image c'est des vaches.
Le résultat c'est le désastre.

 Résultat
Tout le monde tue tout le monde, même les gorilles qui étaient là avant tout le monde et ne demandaient rien à personne.

Cette photo illustre l'effet des vaches détruisant tout notre travail.


Vous cherchez un pays qui n'est près de rien. Vous cherchez un pays où le seul moyen d'y arriver est de faire un voyage de quelques mois, ou alors par avion.
Le Burundi c'est comme le Rwanda, où est-ce  le contraire ? Au Burundi lorsque vous demandez votre chemin on ne vous dit pas à gauche ou à droite mais en haut ou en bas.
Le Burundi, c'est le pays des collines, un peu comme une Suisse qui aurait été fatiguée et aurait arrêté la fabrication des montagnes à mi-chemin.

 

C'est certain que les premiers à arriver dans ce pays on du se dire que ça ferait un beau petit paradis. De l'eau, de la terre, des lacs, des rivières, du soleil lorsqu'il en faut, pas trop chaud, des forêts pour le bois à brûler, que demander de plus ?
Au Burundi lorsque vous rencontrez quelqu'un vous ne vous posez qu'une seule question : est-ce qu'il va me tuer ? Est-ce que je vais le tuer ?
Près de ma maison de travail il y avait un ravin, pas un ravin énorme, vous n'auriez  pas fait le voyage pour visiter ce ravin et lorsque j'y venais en touriste innocent, j'avais une étrange impression comme si l'air vivait de cris, qui sait peut-être les oiseaux ou l'eau qui ruisselle ? Longtemps après je devais apprendre que là les camions venaient déverser dans le ravin les corps des tués ou presque tués.
Je roulais sur une des routes (traduire par sentier de terre suffisamment large pour laisser passer une demi-voiture), je suis perdu comme tout étranger, je vois une femme qui passe, je m'arrête pour lui demander des renseignements, elle laisse tout tomber et s'enfuit dans la forêt.


Le Burundi c'est un lac magnifique à 1000 mètres, ce sont des collines qui vont de 1500 à 2000 mètres. Le lac est tellement beau, paisible, accueillant que le touriste stupide qui ne connaît que les lacs de Suède et de Finlande, enlève ses vêtements et plonge dans l'eau. Il n'a pas besoin de serviette de bain, le crocodile le mange très bien mouillé, en fait, il préfère. Le côté amusant de l'histoire c'est que la population locale ne fait pas un geste pour empêcher le touriste de se baigner. Ce n'est pas plus raciste que moi qui passait près du Lac Victoria et voyait tous ces femmes et enfants qui se baignaient dans l'eau infestée par la bilharzia.

Est-ce que j'ai dit que le Burundi est à 2000 mètres ? Immédiatement vous réagissez et vous vous dites : tiens, il faudrait qu'ils cultivent des pommes de terre. Ce qui fut aussi l'opinion de L'union européenne qui finança généreusement et intelligemment un grand projet de développement de la pomme de terre sur les Hauts Plateaux. Pour l'écrivain illustrateur la pomme de terre est à classer dans le même registre que les poules car cela permet des illustrations rapides sans fatigue ; je m'explique :
Et sans hésiter un nouvel objet
L'idéal serait un sujet sur les œufs et les pommes de terre au Burundi. Je verrai cela avec mon éditeur.
Donc les pommes de terre poussent très bien au Burundi, enfin elles pousseraient très bien s'il n'y avait un détail qui n'était pas parfait : la terre était totalement et intégralement épuisée. La terre pouvait se comparer à une brique poudreuse lavée et relavée.
C'est bien pour cela qu'on fait venir des agronomes qui coûtent très chers. Si la terre est pauvre a dit La Palisse, c'est qu'elle est appauvrie. Si elle est appauvrie, il faut l'enrichir. L'enrichir avec quoi?
La première idée de l'étranger c'est d'employer des engrais.

C'est simple, voilà comment ça se passe :
1. Obtenir l'approbation du Comité des engrais quant aux quantités et proportions (6 mois)

2. Obtenir l'approbation de la Banque Centrale (jamais)

3. Faire un appel d'offre (qui va répondre à un appel d'offre pour 2000 tonnes au Burundi ?)

4. Dépouiller l'appel d'Offre

5. Le soumettre à l'approbation du Gouvernement

6. Le Gouvernement le soumet à la Banque Centrale

7. La Banque Centrale sachant que le Ministre prendra la moitié des engrais donne son accord.

8. La période de validité de l'offre est expirée, recommencer à la case départ.

Ayant fait le trajet 3 ou 4 fois vous comprenez que vous n'y arriverez pas et vous faites ce que vous auriez dû faire depuis le début, vous vous faites donner les engrais.

Appel d'offre par le donateur, garantie de payement par le donateur, ordre confirmé.

L'engrais est embarqué à Rotterdam

Figure 1 Quel caboteur accepte un si petit chargement ?
L'engrais vogue sur la mer selon les idées du caboteur.

Figure 2 Voyage sans histoires
3 mois après, suite à 10 télégrammes et deux visites du représentant local on découvre que l'engrais est arrivé à Dar es Salaam depuis un mois.
Nous avons des règles très précises pour le déchargement des engrais. Vous voyez cette espèces de montagne là dans un coin du port avec des sacs dans tous les sens, des palettes écrasées qui ont éventré les sacs, c'est votre chargement, courtoisie du savoir faire du Capitaine.

Figure 3: quelle plaie le déchargement, plus vite !!!
Vous essayez de sauver ce qui peut être sauvé et quelques wagons vont partir, vaguement dans la direction du Burundi. Vaguement car un wagon suit une locomotive, s'il se trouve que la locomotive va vers le Burundi, tant mieux, sans cela il faudra patienter.
Quelque part en cours de route la locomotive tombe en panne. Cela n'est pas un accident, l'horaire peut prédire quant et à quel endroit la locomotive épuisée va s'effondrer.

Figure 4 Un don du ciel, faut être reconnaissant !!!
Votre wagon est mis de côté en attendant, en attendant …. Probablement qu'il y est encore car jamais de mémoire d'homme on a vu arriver de l'engrais sauf s'il était accompagné par une compagnie de troupes d'élite du Ministre qui a besoin d'engrais pour son champ.
Il faut donc trouver autre chose, autre chose est le compost. C'est moins difficile que prévu car les Barundi (qui ne s'appellent pas Burundais) ont des vaches et les vaches fort aimablement partagent ce qu'elles mangent. Vous récoltez tout ce qui dépasse, tous les restants, vous mélangez avec les bouses de vaches, vous faites mijoter à feu doux et vous avez du compost. Il faut bien s'entendre sur le sens à donner au terme "vous", il s'agit des femmes et des enfants.
Mais les vaches mangent quoi, puisqu'il ne pousse rien ?

Figure 5: l'oeuf et la pomme de terre, c'était plus facile
Les vaches descendent dans le bas du vallon, elles broutent l'herbe (et attrapent la douve du foie qui va les tuer), elles remontent le soir vers la fermette, et la nuit elles vont déposer leur fumier qui sera précieusement récolté. Le résultat est que les terres d'en bas sont totalement épuisées par le sur-pâturage et qu'on a un petit enrichissement des terres du haut.
Vous-vous dites "oh quelle calamité que la douve du foie", la réponse est à la fois oui et non. Dans le projet qui avait une bonne centaine de bêtes, lorsque vous aviez envie de manger de la viande, vous déclariez que la vache avait la douve du foie et elle était abattue immédiatement, je me sacrifiais et achetais le filet.
Revenons à un sujet plus simple à illustrer ; la pomme de terre ;
N'hésitons pas à illustrer le sujet, le lecteur admirant au passage les progrès faits par le dessinateur.
Figure 6 Pomme de terre de 65 g, bonne de tous points de vue.
La pomme de terre est tellement bonne que les chances qu'il reste quelque chose pour l'agriculteur sont minimes.
On va commencer par le plus difficile, les nématodes, en anglais eel-worm, donc de petits serpents circulaires, ce qui ne devrait pas être trop difficile à illustrer.

Figure 7 Nématode qui attend sa pdt
Le résultat est une pomme de terre rugueuse, on voit les attaques de nématodes, on les sent encore mieux avec les doigts.
Figure 8 Traces de nématodes sur la pomme de terre
Pour une raison que personne ne comprend vraiment, le grand plaisir des nématodes est d'étrangler les racines des pommes de terre.
Figure 9 Racine étranglée par nématode idiot
Notre travail à nous est de vous fournir des pommes de terre sans nématodes. encore que parfois je me demande si cela n'est pas une histoire d'étrangers et si on ne pourrait pas tout simplement se partager la récolte avec les nématodes.
L'agriculteur reçoit ses pommes de terre du projet, c'est son travail (à elle) de les planter, de les entretenir, de les manger, de les vendre (lui).
La pomme de terre c'est un peu comme les roses. Vous marchez dans un champ de pomme de terre, tout semble aller bien, vous vous retournez et découvrez qu'en deux secondes les feuilles montrent des signes d'une des innombrables maladies qui les attaquent.
La pomme de terre pousse, elle forme des tubercules, normalement vous attendez jusqu'à ce que toutes les tubercules soient les plus grandes et les plus mûres possibles et vous récoltez, mais si vous avez faim ? Si vous avez faim vous creusez un petit trou jusqu'à la première tubercule que vous trouvez et vous la prenez et vous la manger. Le résultat étant qu'à l'époque de la récolte, il ne reste rien à récolter. Est-ce qu'il vaut mieux mourir de faim aujourd'hui ou demain ?
La pomme de terre est une grande amie des Suédois. Un repas en Suède dans les années 30 et 40 était composé de :
midi : pommes de terre avec un peu de poisson.
soir : pommes de terre sans un peu de poisson.
II ne serait venu à l'idée de personne en Suède de peler les pommes de terre, sauf dans les familles riches. Il faut croire qu'au Burundi ils étaient riches, ils pelaient les pommes de terre, ce qui n'était pas un grand mal, les pelures allant aux cochons. Le mal venait plutôt de la curieuse idée qu'un cochon allait pousser en se nourrissant chaque jour uniquement des pelures de 4 pommes de terre et 2 bananes. Sans oublier que les fermiers trouvent inutile de donner de l'eau aux bêtes.
Notre travail consistait à produire des pommes de terre-semence dans de grandes fermes de 40 hectares où tout le travail se faisait à la main, ce qu'on appelait le labour était un binage par 200 ouvriers. Les ouvriers étant tous des hommes, ceci explique un peu pourquoi la femme fait tout le travail chez elle.
Les pommes de terre-semence étaient récoltées puis il fallait les faire germer. Une fois qu'elles étaient dignes d'être plantées, il fallait les distribuer aux agriculteurs. Une bonne affaire pour un agriculteur est de se faire enregistrer comme "agriculteur pauvre", de recevoir des pommes de terre semence et de les revendre aux copains. Comme il n'y a strictement aucune différence entre une semence et une pomme de terre normale, beaucoup finissaient immédiatement dans la marmite. Faut-il mourir aujourd'hui ou demain ?
Les pommes de terre étaient pour les bonnes terres, que faire des mauvaises terres ? Les mauvaises terres sont les flancs de la colline où pousse un herbe indigne de ce nom, strictement bonne à rien du tout sauf à vous couper les mains lorsque vous essayez de vous y accrocher. Lorsque cette herbe (agrostis) pousse, vous êtes au bout du cycle de l'appauvrissement, il n'y a plus d'espoir. Ou plutôt il n'y en avait pas car je ne sais quel génie a décidé que ceci devait être l'emplacement idéal pour la culture du thé. Et cela l'était.
Le théier a gardé des souvenirs de ce qu'il a dû être en des époques éloignées, il se prend pour un arbre.
Le thé, que cela soit au Kenya, en Tanzanie, au Burundi, c'est une religion, le Maître de la religion étant le tea-master. Le tea-master est le principal de l'usine, celui qui doit recevoir la feuille et la transformer en poudre de thé.

Le paysan récolte les 3 feuilles supérieures du théier. Il essaie aussi de récolter la quatrième; si je le découvre, je renverse son cabas et le renvoie chez lui. Le paysan a 4 heures pour livrer la feuille à l'usine, passé ce temps il devient pratiquement impossible pour le tea-master de faire un thé acceptable. De toute façon, selon le tea-master, tout ce que nous lui livrons est de la saloperie.

Le paysan récolte ses feuilles de thé puis il va s'installer au bord de la route, au point de rencontre et attendre le camion de ramassage. Lorsque le camion arrive sa récolte est contrôlée (par qui ?) et pesée, le poids est noté dans le cahier et il sera payé à la fin de la semaine.
Si sa récolte n'est pas acceptée, le cabas est renversé et il est enregistré comme ayant livré zéro. Bon système n'est-ce pas ? AWA (Africa Wins Again), le fermier ramasse ses feuilles, traverse sur le passage du camion de l'autre colline, donne ses feuilles à son cousin et hop, les feuilles partent à l'usine.
En fait le "cousin" est polyvalent. L'engrais que le fermier a reçu à crédit, c'est le "cousin" qui l'a reçu, lui est totalement innocent. Comme la formation des noms échappe à la compréhension des étrangers, mieux vaut ne pas plonger dans cette histoire.
L'agriculteur fait comme le vendeur de fraises en France, les bonnes feuilles sont sur le dessus, les pourries en-dessous. Notre premier geste est de contrôler la température du cabas, si il chauffe c'est que les feuilles sont trop vieilles.
Un camion en Afrique est un objet très précieux, le chauffeur le trouve aussi. Faire une tournée d'agriculteurs avec un beau camion alors qu'il pourrait transporter de la colline à la ville tout un chargement pour le capitaine, c'est autrement rentable. On voit donc rentrer vers 11 heures du soir un camion qui n'a pas ramassé les feuilles d'une centaine d'agriculteurs et on a droit à une longue histoire sur une panne d'une extrême difficulté. AWA !!!
Le thé finira un jour à la bourse au thé de Londres où il sera payé en livre sterling, le paysan lui étant payé le moins possible en monnaie locale, quelques belles opérations sont donc plus que possibles. Pour qui ?
Mine de rien, à partir de collines qui ne produisent rien nous en sommes déjà arrivés à une culture qui nourrit, la pomme de terre, et une culture qui enrichit, le thé. Le thé va résoudre une grande partie de l'utilisation des flancs très pauvres des collines, reste une zone intermédiaire. Que faire ?
Ce n'est plus une question d'agronomie mais une question de courage au travail et les femmes y arrivent.
Nous commençons avec une colline en mauvais état :

Sur cette pente on va planter des pourtours d'herbe. Tout simplement. Cette herbe fera des bandes de 2 mêtres de large. La première réaction de n'importe quel agriculteur est qu'il va perdre plein de terrain sur sa colline à cause de ces bandes de 2 mètres !!!

Au début, il sera convaincu d'avoir raison. Puis il va découvrir que l'herbe pousse bien et généralement ne demande pas d'effort. Le résultat sera comme ceci :

Les bandes d'herbe vont fournir la nourriture dont les vaches ont désespérément besoin, la terre qui devient plus plate est aussi beaucoup plus facile à cultiver et il ne verra plus à chaque saison des pluie sa terre disparaître dans le ravin. Petit avantage qui n'est pas à négliger, les vaches qui paturent les bandes d'herbe laissent du fumier. Le seul problème est la tentation pour l'agriculteur de laisser les vaches trop longtemps sur les bandes qui sont alors détruites ; cela semble simple, mais sachant que c'est le travail des enfants de mener les vaches aux champs et de les surveiller, les terrasses sont très souvent détruites.



De toute façon, la nuit, les vaches doivent rentrer à la ferme. Elles vont rester dans un enclos et au matin on récoltera le fumier. Au Burundi, sur les Hauts Plateaux il fait froid, le fumier brûle bien mais il faut choisir, faire du compost ou se chauffer.

La grosse astuce de la cabane à compost c'est qu'elle est aussi salle de bain et toilettes, tout en un. Comme l'eau est difficile à monter jusqu'à la ferme c'est intelligent d'utiliser la même eau plusieurs fois, on peut se laver dans l'eau de cuisson des pommes de terre et si on se lave sur le compost, cette eau retournera aux champs. Je crois que tous les fermiers que j'ai rencontrés étaient convaincus qu'on ne pouvait pas mettre de "l'eau sale" sur les plantes.
Le compost retournera sur les champs porté par les femmes.