Un Eléphant dans mon carburateur    |     home
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Le Machin

La page est bleue, comme le drapeau des Nations Unies.

http://www.un.org/french/index.shtml

Combien d'argent m'avez-vous donné pour mes paysans africains ? Vous ne saviez-même pas que vous m'en aviez confié? Pourtant une partie de vos impôts s'est transformée en engrais, outils, semences, nourriture pour les agriculteurs africains. Cela ne fait pas les grands titres de la presse, c'est un boulot de tous les jours.
En fait "Le machin" expression du Général de Gaulle, désigne l'Organisation des Nations Unies. Je travaillais pour une organisation qui fait partie de l'ONU, la FAO, ces lettres désignant pour chacun le devine immédiatement l'Organisation pour l'Alimentation et l'Agriculture (O.A.A.), francophonie oblige.
L'Organisation des  Nations Unies a, avec chacune des Organisations techniques, de profonds liens d'amour et d'amitié. Ce qui est mauvais pour l'autre est bon pour moi. La raison en est très simple : les fonds (traduire l'argent, mais c'est nettement plus distingué de parler de fonds) sont limités, très limités, ce que nous recevons c'est ce que eux ne recevront pas.
Parler en bien des Organisations c'est un peu comme d'essayer de faire l'éloge du cannibalisme, pourtant je suis énormément reconnaissant et fier d'avoir travaillé pour la FAO.
Est-il utile que je précise que le Quartier Général de la FAO est à Rome, aux Termes di Caracalla que vous connaissez peut-être pour y avoir entendu "Aida" ?.

La FAO est un énorme bâtiment blanc, je crois me souvenir qu'il fait partie de toutes les constructions de l'Exposition Universelle, un peu comme le quartier de l'EUR.  Au début de sa gloire, les experts, par honneur pour leur mérite et leurs immenses qualifications, eurent de grands bureaux luxueux, puis les grands bureaux furent divisés, puis les bureaux divisés reçurent deux  fonctionnaire puis il fallu faire de la place pour la secrétaire des deux fonctionnaires, de sorte qu'on travaillait, comme toujours, dans de petits bureaux minables, froids.
La tradition courtelinesque veut que les fonctionnaires qui arrivent en retard croisent ceux qui partent en avance. L'habitude à la FAO est d'arriver une heure avant tout le monde pour pouvoir travailler tranquillement, sans telex, sans téléphone, sans réunions, sans visiteurs. Le soir on part assez tard car je ne crois pas avoir vécu une journée sans crise, nos experts étant dans tous les pays du monde, nous avions toujours une catastrophe à gérer.
La catastrophe de tous les jours était le manque permanent d'argent. Je vois encore le Directeur suprême arriver triomphant dans nos bureaux le 1 décembre pour nous annoncer qu'il avait trouvé de l'argent pour prolonger nos contrats jusqu'au 15 décembre.
L'idée générale que vous entretenez est qu'une Organisation reçoit de l'argent, comme ça, et qu'ensuite elle le dépense, mal. C'est très loin de la réalité.
Une organisation a un petit noyau de professionnels permanents, les autres sont des intérimaires, parfois intérimaires pendant 20 ans, mais intérimaires tout de même.
L'argent il faut aller le gagner. Un bon expert de la FAO est un expert capable de vendre des projets à la fois à ceux qui ont de l'argent, dit les pays donateurs, et ceux qui n'en ont pas, les pays receveurs. La règle d'or reste la même, si notre unité reçoit de l'argent du Danemark pour développer l'utilisation de l'engrais alors l'unité s'occupant de semences améliorées ne recevra rien. Cette compétition n'enrichit pas l'amitié d'un couloir à l'autre.
Est-ce que je n'ai pas dit quelque part que nous devions vendre le projet deux fois, une fois à celui qui allait payer mais aussi une fois à celui qui allait recevoir ?.
Cette situation est tellement réelle et confidentielle que je n'ai jamais rien lu d'écrit à ce sujet. Les responsables des pays qui allaient recevoir savaient parfaitement que nous dépendions de ces projets pour notre survie, nous étions des courtiers. Des projets de toute sorte, des experts leur en proposaient tout le temps. La question qu'ils se posaient était de savoir qu'est-ce que cela allait leur rapporter à eux?. Lorsqu'ils pensaient à ce que cela allait représenter, ils pensaient en premiers aux voitures de services, puis sont arrivés les ordinateurs, les photocopieuses. Des projets comportent toujours un volet formation, traduisez par voyages à des Congrès. Le voyage en lui-même n'est pas spécialement intéressant, les défraiements le sont vraiment. Nous devions donc vendre le projet deux fois.
Un projet vendu rapporte des fonds à la FAO, rapporte des fonds aux Ministère des pays concernés, rapporte avec un peu de bonne volonté quelque chose pour les agriculteurs.
Etre un bon vendeur de projet veut dire disposer d'un bon réseau de copinage. La situation était tellement absurde qu'il arrivait que les Agences de Développement, vers la fin de l'année budgétaire, n'aient pas encore dépensé les fonds disponibles, ce qui est presque le plus grand crime qu'un fonctionnaire peut commettre, à ce moment là ils étaient disposés à accepter n'importe quoi.
La FAO recrute les meilleurs professionnels dans leur profession, on peut donc raisonnablement se demander comment j'ai abouti là ?. Pourtant c'est très simple, j'ai fait ma carrière sur le manque d'argent constant de l'Organisation. C'est un peu comme ces films où vous voyez la femme de ménage ( je voulais dire le spécialiste de l'entretien et de l'hygiène des bâtiments ) devenir directeur de la boite.
Je n'étais pas la femme de ménage mais revenant de mes 3 ans de contrat au Kenya, j'étais certainement chômeur à une époque où être chômeur ne faisait pas encore partie de la carte de visite. J'ai cherché du travail pendant 4 mois, comme tout chômeur, à gauche, à droite. Ca fait très mauvais effet d'avouer que vous avez consacré 3 années de votre vie à l'Afrique, l'employeur considérant que vous aviez été en vacances pendant 3 ans.
Un fonctionnaire un peu copain me demande si éventuellement j'accepterais de devenir "expert-associé". Cette expression cache bien ce qu'elle veut dire, l'important est le mot associé, pas le mot expert. L'expert associé est mis à la disposition de l'Organisation par le pays d'origine qui paie les factures. L'Organisation non seulement ne paie rien mais gagne un petit quelque chose. L'idée c'est qu'un expert associé va apprendre son métier au contact des grands et vrais experts.
L'expert associé sert à tout. Il peut aussi bien faire le café qu'être entièrement et totalement responsable d'un projet de quelques millions de francs, le hasard décide. Si votre expert mentor vient à disparaître vous héritez du bébé car personne n'a le temps. En Algérie et l'expert en titre étant décédé, nous étions 3 jeunes à faire tourner le projet. Cela ne nous semblait pas anormal. Nous étions au plus bas niveau de l'échelle des salaires et nos chers et admirables collègues lorsqu'ils nous rencontraient dans les couloirs semblaient s'intéresser brusquement aux toiles d'araignées au plafond ou au dessins du parquet. Quant à nous serrer la main !!!


Nous étions trois jeunes, le plus expérimenté étant le Chef. Il avait déjà fait le Maroc, avait réussi à rapatrier quelques voitures ferrailles du projet marocain vers le projet algérien, voitures que nous utilisions. J'ai une grande admiration pour mon chef bien-aimé qui au concours de lancer d'œufs de la fenêtre de l'appartement arrivait à le placer sur le balcon d'en face.
Comme nous étions au plus bas dans l'échelle des salaires nous n'avions pas besoin de faire d'économie ou de placements d'argent. Alger ayant de très agréables restaurants du côté de la grande Mosquée, nous avons beaucoup enrichi le commerce local. Une des conséquences de cet appui au commerce local a été l'énorme augmentation de la vente d'oeuf, lorsque nous étions quelquepeu renforcés par des vins locaus, nous commencions un concour de "lancer doeuf", le gagnant, celui q qui arrivait à toucher le balcon en face, à ma honte je n'ai jamais gagné.
Nous profitions comme tous les expatriés de ce règlement absurde qui veut que lorsque vous devez vous déplacer à plus de 40km de votre lieu de travail, on vous paie un dédommagement de frais qui est plus que substantielle et le même quelque soit votre grade. Comme notre travail était de voyager partout, nous faisions beaucoup plus d'argent sur les frais de voyage que sur le salaire.
Non seulement nous avions des frais de voyage mais notre généreux pays d'origine exigeait qu'on apprenne un peu de Monde et nous pouvions ou devions assister à des séminaires internationaux, ce qui explique ma présence à Moscou et en Ouzbékistan. Par contre qui a payé pour le voyage de mon épouse, ceci reste un mystère, tout de même pas moi j'espère?
C'était l'Algérie du Président Boumédienne, temps bienheureux où si un gosse s'approchait un peu trop près de ma voiture l'adulte le plus proche lui tirait les oreilles.
Annie pouvait voyager d'un bout à l'autre du pays sans aucun risque. En fait, je crois que nous n'avons même jamais pensé que nous pouvions être en danger. Nous étions irrités par les contrôles routiers incessants, entre les barrages de la police, puis de la gendarmerie puis de l'armée, cela n'en finissait pas.
Lorsque le Président Boumédienne vint à Constantine, toute la ville fut fermée hermétiquement, tout le long du parcours les enfants étaient alignés depuis le matin pour des démonstrations spontanées de sympathie. Je suis sorti et entré de Constantine par la petite route du Rhumel en dépit de toutes les forces de contrôles.
En arrivant à Constantine, j'ai eu l'impression d'arriver en pays connu, le pont sur le Rhumel était en gros dans l'encyclopédie de mon grand-père.

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