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Palabre
Dans le feuilleton américain E.R. (Urgences), le chirurgien chef est un surdoué, sur méchant, surpuissant, sur égocentrique.

Sa puissance est énorme et il peut faire et défaire des carrières comme il le veut. Et il le veut souvent.

Un accident arrive et son bras gauche est gravement endommagé. Grâce à la chirurgie de ses collègues, on arrive à réparer son bras gauche.

Il passe en rééducation, puis comme vous pouvez le deviner, des accidents arrivent et son bras gauche comment  se nécrose.

Pour ses collaborateurs le choix est simple, soit il fait amputer son bras gauche, soit il perd la vie.

Pour le chirurgien chef le choix est différent, si il fait amputer son bras gauche, il n'est plus chirurgien chef, il perd tout son exosquelette, toute sa puissance, et la puissance était ce qui le faisait vivre. Puis derrière la perte de la puissance se profile la vengeance de ceux qu'il a humiliés.

Pour ses collègues chirurgien la situation est difficile, qui va se sacrifier pour annoncer à l'empereur qu'il est déchu.

En fait vous avez tous connu cela dans vos études et votre internat, vous avez connu la vieille gloire qui sait qu'il est une gloire mais ne sait pas qu'il est vieux et incompétent. Comment lui faire comprendre qu'il doit céder la place ? En lui demandant si il entend encore bien de l'oreille gauche ?

En Afrique Bantou, c'est la même chose mais avec une solution différente.

Lorsque la civilisation est arrivée au bout du fusil et des actions du Palais Grognard en Afrique noire, les colonisateurs se sont trouvés devant un problème qu'ils n'avaient pas prévu.

Lorsqu'on demande à une tribu si elle est d'accord pour qu'on construise une école, les colonisateurs européens s'attendent à une réponse positive et reconnaissante et ils n'arrivent pas à comprendre que la tribu semble faire traîner les choses en long.

La notion de palabre est tout à fait inconnue des colonisateurs. Les colonisateurs viennent d'une civilisation où chacun défend son opinion à la pointe de son épée ou de son stylo. Dans cette civilisation on s'attend à ce que chaque homme ait une opinion et qu'il soit prêts à la défendre sur le champ d'honneur.

Ils arrivent dans un pays où la première des priorités est la paix dans la communauté. Ceci implique que les décisions sont prises d'une manière collégiale.

Le corollaire est que personne ne doit perdre la face.

Devant une décision à prendre, le groupe se réunit et le palabre commence. Les femmes sont paritaires dans le groupe.

Ce qui est remarquable avec le palabre est que celui qui parle, ne parle pas pour exprimer son opinion mais pour souligner une conséquence qui découlerait du choix qu'on va prendre.

Le but du palabre est d'éclairer tous les aspects de la question ; à la fin du palabre il n'y aura pas de vote car ceci serait totalement contraire à la tradition du groupe qui ne conçoit pas qu'une majorité puisse imposer sa volonté à une minorité. La décision sera celle du groupe. Un palabre peut durer une heure aussi bien qu'une semaine.

Il est curieux aussi de voir à quel point ceci ressemble à une étude du Talmud où le but n'est pas d'arriver à une position unique mais à éclairer les conséquences et les choix.

Lorsque le colonisateur reviendra, il est souvent très étonné, qui n'obtient pas cette réponse reconnaissante et positive qu'il attendait.

Le groupe a étudié toutes les conséquences de la décision, surtout celles auxquelles le colonisateur n'a pas pensé.

Très souvent une longue sagesse les conduit à hésiter devant ce qu'on appelle le progrès.

Lorsque nous arrivions avec nos sacs d'engrais et de semences et que nous demandions si un agriculteur serait disposé à les essayer sur son champ, en Afrique de l'Est cela allait sans problème, en Afrique de l'Ouest la décision était beaucoup plus compliquée. Le groupe voulait d'abord faire un palabre et comme il avait raison.

Si un agriculteur accepte les engrais et les semences, quelle sera sa position par rapport au groupe.

Si son rendement est 10 fois plus élevé que celui de ses voisins, qui va avoir droit à cette nourriture.

Dans les pays anglophones, par principe, la production appartenait au chef, qui la redistribuait, donc cela avait peu d'importance si cet agriculteur là ou cet autre obtenait une augmentation de rendement, de toute façon cela serait le rendement du chef.

Il faut bien comprendre, que la cohésion, la paix interne, était beaucoup plus importante pour le groupe, que sa richesse. Ils avaient trop vu les ravages occasionnés par les guerres civiles.

Il est curieux de constater à quel point nos civilisations s'opposent. Nous sommes une civilisation de l'épée dans une main, du livre de nos croyances dans l'autre main.

En Indonésie la situation était encore plus complexe puisque la première des priorités est de ne pas faire perdre la face à son interlocuteur.

De ce fait, seules des gens très mal élevés, par exemple les Européens, poserait une question directe.

On ne peut pas regarder quelqu'un directement, ceci est une insulte, une provocation.

Lorsqu'on veut poser une question, il faut la formuler de telle manière qu'elle n'impose pas une réponse du genre oui ou non avec le risque pour celui qui répond qu'il se trompe, de plus la question doit de préférence être adressée à un fantôme qui se balade quelque part au-dessus des participants.

Le problème n'est pas simplifié par le fait que celui qui pose la question s'est déjà mis dans un guêpier. Etre tellement bête et avoir si peu de culture qu'on soit obligé de poser une question indique immédiatement que le plus sage est de conduire cet étranger dans un lieu où il ne pourra pas faire de mal.

Lorsque je serai moins paresseux je vous parlerai du processus de décision en Thaïlande et en Irak.

Voici une autre histoire racontée par le Dr Michel C.....

J'ai en effet assisté à un palabre, voici une vingtaine
d'années. C'était sur un marché d'artisans en Gambie, dans les
environs de Serrekunda.

Ils étaient là une bonne trentaine, assemblés en rond. L'objet
du débat était de savoir s'ils allaient continuer à
sous-traiter leur repas de midi à un cuisinier dont j'ai cru
comprendre que les tarifs étaient un peu élevés pour leur goût
ou s'ils allaient décider de faire la cuisine eux-mêmes.

D'abord je garde la conviction que la cause était entendue
avant même que le palabre commence.

Ensuite j'ai assisté à une étrange cérémonie: je ne sais pas
ce qui se disait, je n'entends guère le wolof. Mais je crois
que je voyais assez bien: chacun prenait la parole à tour de
rôle, chaque participant disait la même chose à chaque tour,
rien ne se passait, rien n'avançait. Cela a duré un peu plus
de deux heures...

Et au bout de deux heures, la séance a été levée: tout le
monde était d'accord pour licencier le cuisinier.

Comment la décision a été prise, je n'en ai aucume idée:
personne n'avait l'air d'avoir changé d'avis, et les opinions
avaient l'air très tranchées au départ. Pourtant le palabre
s'était ouvert sur un conflit et se refermait sur un accord.

J'ai compris un peu mieux en écoutant un orchestre traditionnel.

La mélopée était belle, mais elle ne faisait rien d'autre que
tourner en rond sur elle-même, se reproduisant sans cesse,

immuablement identique.

Et pourtant, à la fin du morceau, ce qui se jouait n'avait
plus rien à voir avec ce qui l'avait débuté. De nuance en
nuance, sans doute, la transmutation avait été complète.


La subtilité du processus décisionnel dans ces civilisations,
la manière dont on évolue jusque vers l'accord, sont des
mécanismes dont nous n'avons nulle idée. Seul peut-être
Socrate s'en approche, qui dit qu'est vrai ce que sur quoi
nous pouvons nous accorder après l'avoir mis en mots.

De même sans doute le bâton qui en Asie sert dans les
assemblées à mesurer le temps de parole. C'est un bambou
rempli de grains de riz. Quand on le renverse les grains de
riz s'écoulent, rebondissant contre les noeuds du bambou; cela
fait un bruit, et quand le bruit cesse le temps de parole est
épuisé. Naturellement le temps de parole dépend en fait
uniquement de la manière dont le président tient le bambou, ce
qui lui permet d'avantager l'un et de désavantager l'autre.
Mais le problème est que tout le monde le voit faire. Ainsi
l'équilibre est obtenu en donnant à l'un des membres de la
communauté le droit de tricher, à condition que ce soit
publiquement: le système ne peut fonctionner que dans le
respect mutuel.

J'en viens à penser que la démocratie est le système qui
permet à des gens qui ne se respectent pas de continuer à
cohabiter sans faire l'effort de marcher l'un vers l'autre.